Libération

Tant de défis à relever : La rentrée politique pour le gouvernement

El Otmani est loin d’être un long fleuve tranquille

04/09/2018 T. Mourad et C.T

 Rentrée difficile et laborieuse pour le gouvernement Otmani. La courte vie de ce trente neuvième Exécutif de l’histoire du Maroc indépendant, n’a pas été un long fleuve tranquille, loin s’en faut, et ne le sera peut-être pas dans un proche avenir.
Deux limogeages suivis de deux ajustements et de la création d’un nouveau poste de ministre délégué ont égrené les dix sept mois d’existence. Nommé le 5 avril 2017, le gouvernement Otmani a vu quatre de ses membres limogés le 24 octobre de la même année et remplacés le 22 janvier 2018. Il a également vu s’adjoindre, dans le même laps de temps, un nouveau poste de ministre délégué auprès du ministre des Affaires étrangères et de la Coopération internationale chargé de la coopération africaine avant que le détenteur de son maroquin des Finances ne soit destitué le 20 août dernier et son poste pourvu. Entre-temps, il a dû être recadré par le Roi à plusieurs reprises et notamment lors de la Fête du Trône et de la commémoration de l’anniversaire de la Révolution du Roi et du Peuple.
Dans son dernier discours du Trône, le Souverain a, en effet, relevé « l’ampleur du déficit social et les modalités de réalisation de la justice sociale et territoriale » et précisé qu’il « est insensé que plus de cent programmes de soutien et de protection sociale, de différents formats et se voyant affecter des dizaines de milliards de dirhams, soient éparpillés entre plusieurs départements ministériels et de multiples intervenants publics » et qu’ils «empiètent les uns sur les autres, pèchent par manque de cohérence et ne parviennent pas à cibler les catégories effectivement éligibles ».
En fait, a poursuivi S.M le Roi, « on ne peut espérer des créations d’emplois ni l’instauration d’un système de protection sociale moderne et décent, sans un bond qualitatif dans les domaines de l’investissement et de l’appui au secteur productif national ».
Le Souverain est revenu sur cette dernière problématique dans le discours qu’il a prononcé à l’occasion de la commémoration de la Révolution du Roi et du Peuple en la corrélant avec celle de l’emploi.
« Il est inconcevable qu’un jeune sur quatre soit au chômage en dépit du niveau de croissance économique atteint globalement par le Maroc. Et ces chiffres sont plus dramatiques en milieu urbain. Malgré les efforts déployés en termes de chantiers économiques et de programmes sociaux, les résultats obtenus restent en deçà de l’ambition qui nous anime dans ce domaine ».
En outre, le Souverain a fixé plusieurs lignes de conduite que le gouvernement doit impérativement suivre.
Quatre mesures d’urgence et trois chantiers majeurs ont été ainsi déclinés par S.M le Roi dans le premier discours et six autres mesures l’ont été dans le second.
Cette feuille de route, l’Exécutif devrait incessamment la décliner en décisions pratiques, textes de loi et mesures budgétaires.
Pour Mohammed Zine Eddine, professeur de droit constitutionnel et des sciences politiques à l’Université Hassan II - Casablanca, «cette rentrée politique sera exceptionnelle et aura un agenda chargé sur les plan parlementaire, économique et social. Particulièrement après les deux discours Royaux de la Fête du Trône et de la Révolution du Roi et du Peuple ».
La rentrée politique de cette année sera exceptionnelle au niveau parlementaire vu que plusieurs projets de loi qui ont suscité un vif débat au sein de la société seront débattus lors des prochaines sessions parlementaires. Il s’agit notamment du projet de loi instaurant le service militaire obligatoire, sans parler de plusieurs projets de loi qui n’ont pas encore été approuvés comme celui relatif à l’organisation judiciaire.
Sur le plan social, le gouvernement se trouve dans l’obligation de mettre en place un « Registre social unique ». Lequel registre, comme l’a souligné le Souverain dans son discours du Trône, « est un système national d’enregistrement des familles qui pourront bénéficier des programmes d’appui social. Les ménages habilités à jouir des prestations de ce régime, seront déterminés selon de rigoureux critères objectifs et grâce aux nouvelles technologies ».
« Un autre chantier sur lequel l’Exécutif devra se pencher concerne le lancement de la troisième phase de l’Initiative nationale pour le développement humain », nous a assuré Mohammed Zine Eddine. Et d’ajouter que le gouvernement devra également revoir plusieurs programmes dont le dernier rapport de la Cour des comptes a révélé les défaillances tels que le programme Tayssir et le RAMED ».  
En outre, le dialogue social qui est en stand-by depuis des années devrait reprendre. S.M  le Roi Mohammed VI avait appelé dans le discours du Trône le gouvernement à « œuvrer avec célérité à l’aboutissement du dialogue social. A cet égard, nous exhortons les différents partenaires sociaux à tenir compte de l’intérêt supérieur du pays et à faire preuve de sens des responsabilités et d’esprit de consensus pour procéder à l’élaboration d’un pacte social équilibré et durable, à même de rehausser la compétitivité de l’entreprise et de renforcer le pouvoir d’achat des travailleurs dans les secteurs public et privé ».
Pour Mohammed Zine Eddine, le gouvernement Otmani semble « ne pas prendre au sérieux cette demande à en croire les déclarations de certains responsables syndicaux. L’Exécutif doit engager un dialogue social avec tous les partenaires sociaux quel que soit son résultat, sinon il faut s’attendre à l’exacerbation de la tension sociale ».
Concernant la régionalisation avancée, le projet de loi sur la déconcentration administrative qui sera présenté en octobre prochain. « L’on sait, explique le professeur universitaire, que ce chantier est fort important, car la régionalisation avancée ne peut être réalisée sans cette loi qui devrait accorder de larges pouvoirs à l’administration déconcentrée ».   
Un autre sujet d’une grande importante est inscrit dans l’agenda de l’Exécutif. Il s’agit en l’occurrence des Centres régionaux d’investissement. « 2 sur 16 Centres régionaux d’investissement fonctionnent bien. Maintenant l’on va réduire le nombre de ces centres (12) et le nouveau projet de loi relatif aux CRI qui accorde de grandes prérogatives à ces centres pour qu’ils puissent attirer les investissements nationaux et étrangers », a souligné Mohammed Zine Eddine. Et d’ajouter qu’il y a d’autres chantiers sur lesquels le gouvernement doit se pencher, tels ceux de la justice et de l’enseignement.
Le gouvernement est-il en mesure d’affronter tous ces défis surtout après la discorde entre deux partis qui le composent, à savoir le PJD et le PPS ? Pour cet universitaire, Saad Dine El Otmani est obligé de préserver l’homogénéité de sa majorité pour être en mesure de se pencher sur les chantiers et les dossiers qui ont été mis en exergue par les deux derniers discours Royaux.
Reste aussi que l’actuel Exécutif puisse mettre en cohérence et en musique les mesures qu’il compte prendre pour mettre à exécution les directives claires que le Souverain lui a données. Et là, c’est au niveau du projet de loi des Finances que la fibre sociale de la Note de cadrage du chef de l’Exécutif et les mesures destinées à mettre un terme aux incohérences et dysfonctionnements relevés dans le dernier rapport de la Cour des comptes doivent transparaître. De fait, le projet de budget qui donnera le la à l’action gouvernementale doit également prendre compte des chantiers stratégiques dont le lancement ou la budgétisation préalable semblent avoir échappé aux fourches caudines du ministère des Finances. Un travail qui ne semble pas aisé au regard de la conjoncture et des déficits enregistrés sur plusieurs plans. Ceci d’autant plus que les taux de réalisation des prévisions des anciennes lois de Finances n’ont pas toujours été à la hauteur des ambitions.
En outre, et à titre d’exemple, si les investissements enregistrés au niveau de la PLF 2018 s’étaient élevés  à 195 milliards de dirhams, seuls 70 milliards de dirhams ont été mis sous le contrôle du gouvernement (soit 36% de l'enveloppe globale). En effet, plus de 107 milliards de dirhams ont été destinés aux projets d'investissement des entreprises et établissements publics (55% de l'investissement global). En l'absence d'une coordination transversale dans le mode de gouvernance des investissements, l'essentiel de son enveloppe budgétaire sera toujours injecté dans les infrastructures et l'immobilier, peu générateurs de croissance. Par conséquent, le PIB par habitant ne progressera pas tant que l'effort d'investissement n'est pas orienté vers la création de richesse, en l'occurrence l'amélioration de la vie quotidienne du citoyen.
En outre, et comme l’a signalé le dernier rapport de la Cour des comptes, l’exécution des projets de développement étatiques par appels d’offres semble étrangement tomber dans les escarcelles des  mêmes prestataires, ce qui semble alimenter une économie de rente qui n’est pas productive de progrès économique et social.
Or, ce n’est pas de cela que le Maroc a besoin et c’est contre cela que le Souverain ne cesse de monter en première ligne.


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