Libération

Sur l’Everest, la salle des urgences la plus élevée du monde

12/07/2018 Libé

Les médicaments gèlent durant la nuit, le vent menace d’emporter la tente et le moniteur cardiaque rend souvent l’âme à cause du froid

La nouvelle est arrivée par radio: un sherpa a été blessé à la tête par la chute d’un rocher. Quand l’hélicoptère se pose avec l’invalide au camp de base de l’Everest, les trois médecins administrent les premiers soins, conscients d’avoir engagé une course à la vie et à la mort contre la montagne imprévisible.
C’est le crépuscule au coeur de l’Himalaya et ils craignent que l’hélicoptère n’ait plus le temps de repartir avant la nuit pour conduire le blessé jusqu’à l’hôpital de Lukla, dans la vallée.
Les praticiens s’affairent autour du sherpa, espérant lui donner une chance de survivre à ce vol d’une vingtaine de minutes.
“Il saignait, il a fallu qu’on arrête ça et qu’on le fasse descendre”, dit à l’AFP le Dr Suvash Dawadi, un généraliste qui vient de passer deux mois à Everest ER, la salle des urgences du camp de base, en fait une clinique sous toile de tente.
A 5.364 mètres d’altitude, les médecins affrontent des conditions difficiles —altitude, froid glacial et météo extrême— pour sauver la vie des alpinistes blessés.
Les médicaments gèlent durant la nuit, le vent menace d’emporter la tente et le moniteur cardiaque rend souvent l’âme à cause du froid.
Depuis sa création il y a 15 ans, la salle des urgences de l’Everest a soigné de nombreux alpinistes étrangers ayant rencontré des problèmes sur les flancs impitoyables de la montagne.
En parallèle, la clinique rudimentaire fournit aussi une couverture médicale accessible aux sherpas népalais, ces guides qui sont la pierre angulaire de la lucrative industrie autour de l’Everest.
“Avant l’ouverture de la salle des urgences, les sherpas n’avaient pas de couverture digne de ce nom”, explique le Dr Subarna Adhikari, chirurgien orthopédiste.
Lancée par un médecin américain, cette clinique est aujourd’hui gérée par l’Association des sauveteurs himalayens, dont le siège est au Népal. Elle facture les soins aux grimpeurs étrangers, ce qui lui permet de fournir une couverture bon marché aux sherpas népalais.
Une façon de combler un peu l’énorme fossé entre les étrangers qui déboursent des petites fortunes pour conquérir l’Everest et les sherpas qui prennent de gros risques pour les y conduire.
Durant la brève saison d’alpinisme, entre début avril et fin mai, un sherpa peut gagner jusqu’à 10.000 dollars, soit bien plus que le salaire annuel moyen de 700 dollars. Beaucoup sont ainsi tentés de mettre de côté leurs éventuels problèmes médicaux pour ne pas passer à côté du jackpot.
“S’ils perdaient ce travail, s’ils ne pouvaient pas finir la saison, ce serait un désastre”, souligne le Dr Dawadi.
La routine d’une matinée ordinaire dans la tente médicalisée est rompue par l’arrivée d’un sherpa qui a chuté de 60 mètres dans une crevasse de la cascade de glace du Khumbu, une rupture glaciaire instable et mouvante.
Les médecins vérifient rapidement qu’il n’y a pas d’hémorragie interne. Petit à petit, les sanglots de douleur cèdent la place au soulagement: le sherpa n’a aucun os cassé ni saignement interne. Après quelques jours de repos, il pourra reprendre le travail.
D’après les médecins, les mentalités commencent à changer parmi les sherpas et autres Népalais qui travaillent sur l’Everest. Beaucoup se mettent à la prévention et consultent dès qu’ils ont un problème, s’assurant ainsi que leur état de santé ne s’aggrave pas, ce qui finirait par leur coûter la saison.
La clinique a reçu 400 patients cette saison, dont 60% étaient népalais.
Elle est primordiale pour l’industrie de l’Everest mais a du mal à joindre les deux bouts. Elle survit grâce aux 100 dollars d’honoraires par intervention facturés aux étrangers et aux dons, pour l’essentiel du matériel médical.
Chaque aspirant à l’Everest doit débourser 11.000 dollars pour son permis de grimper mais les tentatives destinées à convaincre les autorités d’en consacrer une partie à la clinique sont restées lettre morte.
Parfois, les médecins sont impuissants. Comme lorsqu’ils ont été informés par radio qu’un alpiniste russe était coincé à 7.250 mètres, seul et désorienté.
Des grimpeurs tentant d’atteindre le sommet avaient dépassé Rustem Amirov et lancé des SOS radio. Mais aucun n’a voulu rebrousser chemin pour lui venir en aide.
Les médecins ont tenté de convaincre les alpinistes de l’aider. Quelqu’un lui a donné de l’eau, d’autres des stéroïdes permettant d’atténuer le mal d’altitude.
“On se sent inutiles, frustrés. On est là à attendre. Si les équipes d’alpinistes se remuaient un peu, nous pourrions venir en aide”, regrette l’urgentiste australien Brenton Systermans.
Le Russe a finalement été traîné par deux alpinistes jusqu’à la tente la plus proche, à une centaine de mètres de là, où il a été abandonné.
“S’il avait été évacué dans l’heure, il aurait survécu”, raconte le Dr Adhikari. Mais aucune aide n’est venue et l’alpiniste russe est mort le 17 mai.


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