Libération
Pénurie récurrente : Les besoins en médicaments perdus entre la “Nomenclature nationale” et une future méthodologie de quantification

En attendant, bien des malades ne savent plus à quel remède se vouer

07/09/2018 Hassan Bentaleb

“Cela fait plus de sept mois que le Centre de santé de mon quartier et le service communal chargé d’hygiène n’ont pas fourni de boîtes de Glucophage,  comprimé distribué gratuitement aux diabétiques. C’est à mes frais que je m’en procure  aujourd’hui», nous a confié Fatima, une Casablancaise de 60 ans atteinte de diabète. Et de poursuivre : « Les stocks des seringues d’insuline sont également en rupture de stock puisque l’on ne m’en a fourni que deux alors que j’ai droit à trois seringues par trimestre. Les responsables communaux m’ont demandé de me contenter de ces deux seringues et de revenir en novembre ».
Des propos confirmés par plusieurs médecins des secteurs publics et certaines associations. « Effectivement, il y a une pénurie au niveau des médicaments et des dispositifs médicaux. On délivre peu de médicaments ou pas du tout. Les usagers sont contraints aujourd’hui de s’approvisionner à leurs frais auprès des pharmacies», nous a indiqué Sara, médecin exerçant dans un centre de santé à Rabat. « Une situation qui ne date pas d’aujourd’hui mais qui a pris des proportions graves ces jours-ci ».
Même son de cloche de la part de l’Association Réseau marocain de défense du droit à la santé et à la vie (RMDSV), qui a tiré la sonnette d’alarme sur l’existence d’une sérieuse   pénurie d’insuline, de vaccins , de médicaments et de  dispositifs médicaux. Pis, cette association a évoqué la circulation de médicaments contrefaits et périmés à l’intérieur et à l’extérieur des  hôpitaux ainsi que des insuffisances au niveau des dispositifs destinés aux diagnostics biologiques et radiologiques. L’absence de traitements  pour les maladies chroniques et les programmes de vaccination pour les femmes et les enfants ont été également pointés du doigt.   
Cette pénurie en rappelle une autre survenue en février dernier et qui avait concerné des médicaments hospitaliers vitaux comme les drogues utilisées à des fins d’anesthésie dont la morphine, les antalgiques et les antibiotiques.
Comment peut-on comprendre cette situation ? Le RMDDSV explique cette défaillance par les changements de personnels en cours au niveau de l’administration centrale et régionale, des délégations et de la Direction des médicaments qui sont en attente de nouvelles nominations.
Ainsi, plusieurs projets, services et programmes sont en stand-by dans l’attente de l’approbation des nominations de nouveaux responsables à la tête de ces structures administratives.  « Nous avons vécu la même situation après le limogeage d’El Houcine Louardi, ex-ministre de la Santé et elle  a duré presque trois mois. L’ensemble des services a été mis en veilleuse. Je me souviens que des médecins ont dû annuler leurs stages à l’étranger car il n’y avait aucun responsable à même de signer leurs autorisations de sortie du territoire», nous a confié un médecin du CHU Averroès de  Casablanca.
A ce propos, un communiqué du RMDDSV a révélé que plusieurs directions relevant du ministère de la Santé n’ont pas déposé d’appels d’offres concernant les médicaments, dispositifs et équipements médicaux.  En fait, la responsabilité du choix des médicaments à commander  est du ressort des hôpitaux et elle se fait par appels d’offres via la division des  approvisionnements conformément aux dispositions du décret du 20 mars 2013 relatif aux marchés publics. La quantification des besoins se fait sur la base des  données de consommation moyenne des années antérieures et non pas sur les besoins réels de prise en charge des malades.
Mais au-delà de ces considérations administratives, la disponibilité des médicaments au niveau des établissements de soins de santé représente un vrai problème de politique publique de la santé de l’aveu même du département de tutelle. Ce dernier a expliqué que cette situation est due en grande partie à l’absence de protocoles thérapeutiques standardisés, d’un système d’information intégré de gestion des approvisionnements ainsi qu’au manque de formation pratique du personnel impliqué dans ce processus. Afin de pallier ces insuffisances, le ministère de la Santé a prévu la mise en place d’une méthodologie de quantification des besoins en produits pharmaceutiques destinés aux  établissements de soins afin que les gestionnaires de ceux-ci  puissent avoir à disposition des outils pointus  permettant de quantifier les besoins en produits pharmaceutiques. Une mise à jour de la liste nationale des médicaments et des dispositifs médicaux a été même élaborée en 2017. Appelée «Nomenclature nationale», elle est établie sur la base des besoins formulés par les différents établissements de soins, tout en tenant compte de la disponibilité sur le marché national des produits pharmaceutiques idoines. Elle a intégré également les nouveaux produits pharmaceutiques gérés dans le cadre des programmes de santé spécifiques, ainsi que ceux pouvant faire l'objet d'achat local par les services déconcentrés. La pénurie actuelle des médicaments en dit long sur l’efficacité desdits dispositifs.   


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