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Parole aux sociologues, Zineb Nejjari : Les principes régissant la société marocaine ont subi quelques mutations mais à un rythme lent

29/06/2018 Propos recueillis par Mustafa Elouizi

Dr. Zineb Nejjari est professeur et chercheur en sociologie à l’Université Chouaib Doukkali à El-Jadida. Elle est titulaire
d’un doctorat en sociologie de l’Université Mohammed V
de Rabat et s’intéresse aux sujets de la pauvreté et de la précarité sociale, notamment dans le milieu rural marocain.


Libé : Comment évaluez-vous aujourd’hui les mutations et clivages que traverse la société marocaine ?
Zineb Nejjari   : La société marocaine, à l’instar d’autres sociétés de la région, connaît un  grand changement social qui peut s’expliquer par différents facteurs endogènes et exogènes. Ceci ne sort pas de l’ordinaire dans l’histoire des sociétés, et représente généralement un phénomène sain et positif, quoiqu’il puisse présenter certains inconvénients et s’avérer coûteux par moments.
En effet, tout un chacun peut observer le grand décalage entre le rythme lent des réalisations du gouvernement marocain, et celui des revendications sociales, vigoureusement proclamées et rapidement véhiculées à travers les réseaux sociaux. Les projets étatiques d’une part et les aspirations du citoyen de l’autre présentent alors d’énormes divergences, ce qui génère des formes plus brutales des mouvements de revendication, souvent renforcées par les disparités spatiales et socioéconomiques entre les différentes régions et catégories sociales.

Que signifient pour vous les grands mouvements sociaux au rythme desquels vit le pays ?
Au cours des dernières années, le Maroc a connu une accentuation des mouvements sociaux dont le récent exemple est la campagne de boycott de certains produits de grande consommation. Il s’agit d’une forme de revendication pacifique et relativement nouvelle pour la société marocaine, qui semble multiplier les recours pour faire entendre sa voix.
Ceci suppose que dans l’avenir, le mouvement social pourrait prendre d’autres formes, afin de réclamer des droits ou d’imposer des changements.
Les mouvements sociaux reflètent les problèmes de la société et mettent en avant les multiples phénomènes inégalitaires dont elle souffre (chômage, pauvreté, difficulté d’accès aux services sociaux, etc.). Ils représentent également la preuve d’une société dynamique et consciente de ses défis, et un appel au gouvernement pour restructurer ses priorités et envisager des stratégies innovantes afin de répondre à ses obligations politiques, sociales, légales et éthiques, en profitant notamment des possibilités offertes par les derniers amendements constitutionnels.
Particulièrement, les manifestations sont devenues une composante inéluctable de la scène politique. Leur ampleur de plus en plus croissante s’explique aussi bien par un déficit structurel des politiques publiques, que par la défaillance des syndicats et de la société civile et leur incapacité, malgré les efforts fournis, à encadrer une jeunesse facilement mobilisable à travers les réseaux sociaux.

Sommes-nous dans une société qui va à la rencontre des principes d’«égalité des genres», de «liberté de culte» ou de «démocratie participative»?
Les principes régissant la société marocaine ont subi quelques mutations concernant notamment l’égalité des sexes, la liberté de culte et la démocratie participative, mais à un rythme lent. Ces mutations sont fortement liées au changement des conditions socioéconomiques que connaît la société.
En dépit des efforts gouvernementaux déployés pour promouvoir l’égalité des sexes, comme par exemple l’intégration de l’approche genre dans les programmes scolaires et la mise en œuvre de la loi relative au harcèlement sexuel, l’esprit patriarcal de la société qui prône la domination masculine se perpétue, quoiqu’à un niveau plus bas, en raison notamment du taux élevé d’analphabétisme.
Le Maroc a toujours garanti la liberté religieuse pour tous les Marocains. A la fois la culture et le régime politique du pays ont permis aux trois religions monothéistes de coexister en parfaite harmonie.
En conséquence de la globalisation, d’autres aspects religieux pourraient prendre forme et s’établir petit à petit dans la société. Selon leur adhésion à la culture générale du pays et vu le rythme de leur installation, ces formes pourraient ou non être acceptées au sein de la société.
En guise d’exemple, en ce qui concerne la religion officielle du Maroc, l’unité de la doctrine malékite adoptée par le régime politique préserve le pays des interférences religieuses et des conflits dans d’autres pays, tels que le conflit entre sunnites et chiites.
Quant à la démocratie participative, celle-ci constitue un progrès institutionnel permettant d’impliquer le citoyen dans la prise de décision, et de faire de lui un acteur de changement au lieu d’en être l’objet. Elle pourrait donc, si bien instaurée, constituer un moyen d’atténuer la force des mouvements de revendications, en les acheminant à travers leurs canaux institutionnels légaux.

Etes-vous d’accord que l’on évoque constitutionnellement la démocratie participative sans avoir bien assimilé la démocratie représentative ?
Dans la démocratie représentative, le citoyen délègue son pouvoir à ses représentants qui ont l’obligation d’exprimer sa volonté générale. Toutefois, ce système pose la question de la réelle représentativité des élus, peu souvent appelés à rendre compte devant leurs concitoyens. La démocratie représentative n’est donc pas dépourvue d’inconvénients : Il n’est pas besoin de la consommer si elle ne répond pas aux attentes de la population.
En revanche, la démocratie participative fait de la société civile un acteur essentiel. Les citoyens sont impliqués dans la vie politique, ce qui leur permet d’influencer les décisions ayant un impact direct sur leur vie quotidienne.
Le gouvernement marocain déploie actuellement des efforts considérables pour promouvoir les mécanismes de la démocratie participative, et contribuer au rétablissement des rôles constitutionnels de la société civile à travers le lancement des programmes de partenariat avec les associations. Ces efforts restent néanmoins confrontés à de nombreux défis.  

L’on reproche au champ médiatique d’être trop «contrôlé», que ce soit au niveau des médias publics ou privés, qu’en pensez-vous ?
La société de l’information et de la connaissance représente une consécration du système de la mondialisation où le contrôle prend des aspects plus abstraits que concrets. Un contrôle direct du champ médiatique serait bien moins efficace qu’envisageable.
En effet, bien que les médias traditionnels constituent pour les responsables un moyen de mise en valeur des politiques publiques et de promotion des projets et réalisations du gouvernement, ils se trouvent aujourd’hui dépassés par l’avènement des réseaux sociaux qui représentent une arme à double tranchant.
De par leur accessibilité et leur difficulté de contrôle, ces réseaux peuvent être la base et le catalyseur de l’explosion des situations précaires, puisqu’ils offrent un accès démocratique à l’espace public, ainsi que la liberté de revendiquer des droits et d’exprimer le refus de préserver le statu quo. Le citoyen retrouve à cet effet la confiance en ses capacités d’agir et de changer, qu’elle soit une réalité ou une illusion.

Le sociologue analyse et diagnostique, mais il peut éventuellement proposer des suggestions dans ce sens
Le sociologue observe, analyse et fait le diagnostic des phénomènes sociaux afin d’expliquer et de comprendre leurs déterminants, leurs conséquences et leurs tendances, et ce afin de permettre aux décideurs de trouver des solutions et de les concrétiser. Il revient alors à chacun d’assumer son rôle au sein de la société.
Malheureusement, dans notre pays, le manque d’échange constructif et permanent entre les institutions publiques et les établissements de recherche empêche les politiques publiques de bénéficier des travaux de recherche et des recommandations des sociologues.
En outre, la défaillance considérable en matière de recherche, due à des facteurs matériels et temporels, et la nature de la sociologie qui critique, dévoile et révèle la réalité parfois amère, constituent des éléments qui contribuent à marginaliser les apports des sociologues.


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