Libération
Parole aux sociologues: Khalid Hsika, les nouveaux mouvements sociaux échappent aux compromis et aux consensus politiques

27/06/2018 Propos recueuillis par Mustapha Elouizi

Accorder la parole aux chercheurs en
sociologie, c’est permettre aux observateurs avertis de se prononcer publiquement sur
des faits de société. Une nécessité pour établir une relation plutôt équilibrée entre médias
et sociologues.
Khalid Hsika est un fin connaisseur
des changements survenus au sein
de la famille, cellule première de toute
socialisation. Il a fait des études sociologiques sur les jeunes et l’addiction.
Dans cet entretien, il ne ménage pas
le métier de sociologue, ni le rapport à l’Etat et aux autorités. Pour lui, la sociologie au Maroc est un projet en devenir.



Libé : Il semble que les classes sociales au Maroc se trouvent en phase de changement. Quels en sont les indicateurs, selon vous ?
Khalid Hsika : Il faut dire que le fait de suivre de près les mutations permanentes dans les positionnements sociaux et économiques des individus ainsi que l’émergence de nouvelles structurations, appartient à un champ sociologique dont les traits ne sont plus manifestes dans le  champ du savoir au sein de la société marocaine. L’analyse socio-économique fait appel à des approches globales qui intègrent les lois et recommandations obtenues sur un constat et l’observation de terrain, dans les structures et principaux modèles théoriques ouverts et mouvants, à même d’expliquer les effets des mutations socio-économiques au sein des systèmes de production sur les positionnements des individus et les groupes.
Abstraction faite de tout cela, il y a lieu de constater les retombées des processus de mondialisation des productions, dont l’émergence de métiers et de nouveaux statuts sociaux et la disparition d’autres, ainsi que l’instabilité des statuts et positionnements sociaux. Tout cela émane bien évidemment de la fragilité structurelle qui entoure la notion de travail à l’ère de la mondialisation, avec tout ce que cela implique en termes de fonction de travail dans la sécurité sociale des individus et la déconstruction de leur prise de conscience d’appartenance organique à une classe ou une couche sociale.
Le plus important dans ce mouvement de changement au sein de ces positionnements est que cela ne dépend plus des paradigmes économiques classiques, mais plutôt de la capacité des individus et des groupes à occuper davantage de terrain d’expression dans l’espace public. En effet, cette capacité élabore désormais plusieurs formes inédites de liaisons et d’appartenances sociales communes. Les anciennes structurations sociales traditionnelles segmentaires se transforment de plus en plus ouvrant grande la voie à de nouvelles appartenances et à de nouveaux intérêts sociaux, lesquels s’appuient parfois sur le tronc commun spatial et territorial, comme cela s’est reflété par les derniers mouvements sociaux qu’a connus le Maroc.

Après le Rif et Jérada, quelle évaluation faites-vous aujourd’hui des mutations et clivages que traverse la société marocaine ?
Comme nous l’avons susmentionné, on est en face d’un mouvement social d’ampleur qui prend l’allure d’un soulèvement continu, signe de la mutation de l’individu citoyen d’une situation de sujet passif du changement social et politique vers une autre situation où il est acteur principal dans le mouvement et le devenir de ce changement. En dépit de certaines apparences, cette mutation n’est point une surprise ni singulière, c’est plutôt un aboutissement d’un mouvement social dont les prémices ont commencé à se former depuis le début des années 90. Ce qui se passe aujourd’hui en terme d’appropriation progressive des individus de la chose publique et politique en dehors des cadres et structures politiques traditionnelles est dans une grande mesure une résultante logique des dynamiques d’encadrement un peu partout dans les régions du Maroc durant la dernière décennie du siècle dernier et le début du nouveau millénaire. Comme c’est aussi le résultat des changements sociaux et démographiques de la structure familiale au sein de la société marocaine, comme l’ont préconisé les théories de beaucoup d’anthropologues notamment Emmanuel Todd.
Dès lors, nous pouvons formuler l’hypothèse d’un mouvement de changement radical de la structure des relations de rapports de force dans le paysage politique marocain. Le système politique marocain dominant installé depuis les débuts de l’Etat moderne sur la base de la gestion du paysage politique à travers la dichotomie de cooptation des élites dans l’opposition ou dans la participation marginale dans la gestion de la chose publique, voire la pousser dans ses derniers retranchements en lui imposant un positionnement à l’extérieur du système politique, découvre enfin qu’il est impossible de garantir l’opérationnalisation de ces mécanismes, devenues obsolètes, voire caduques et illégitimes sur le les plans social et politique. La cause est bien évidemment la nature de ces nouveaux mouvements sociaux, basés sur des revendications purement sociales et économiques, ne supportant point des compromis ni de  consensus politiques, mais aussi la nature de ces mouvements ne présentant aucune élite  à coopter.
Le discours de l’acteur politique sur la médiation politique et institutionnelle entre l’Etat et la société est arrivé bien en retard et manque manifestement d’intelligence. Les nouvelles dynamiques de résistance civile, prévalant au sein du paysage public et politique marocain, revêt l’effet d’une bombe qui fait exploser tous les mécanismes de gestion traditionnels et déclenche de modes d’organisation inédits en terme de structuration des problèmes politiques, sociaux et culturels. Il s’agit là d’un signe de la naissance d’un champ public et politique où il n’y a plus de place pour les mandataires politiques ni de terrain pour les mécanismes de cooptation. La paix sociale n’est plus possible désormais qu’à travers la réalisation du principe de la répartition équitable des richesses et une participation politique plus juste entre les individus, les régions et les catégories d’âges ainsi que les groupements culturels.

Sommes-nous réellement dans une société qui va à la rencontre des principes d’«égalité des genres», de «liberté de culte» ou de «démocratie participative» ?
Bien évidemment, le mouvement de changement prend une allure claire vers l’égalité entre les sexes et vers une ouverture normative sur la diversité des cultures et des valeurs.  Ce n’est pas uniquement à la faveur des revendications sociales contraires à toutes les formes de discrimination, mais aussi et surtout grâce aux mutations qui ont lieu dans la structure de la formation sociale et éthique, traversant toutes les facettes de la vie privée et publique. L’individualisme progressif remarquable au sein des enjeux stratégiques sociaux ne pourrait plus coexister, pour longtemps, avec un climat d’asphyxie normative et institutionnelle. Le principal indicateur de ce penchant reste la transformation des questions de vie quotidienne et des modèles culturels et éthiques en un débat principal dans la sphère publique. La liberté de culture et de croyance, l’ouverture éthique sur la liberté des individus à choisir d’autres valeurs d’organisation du vivre social sont le produit d’un mouvement sociétal vers l’élaboration de nouveaux contrats culturels et éthiques susceptibles d’élargir les espaces de reconnaissance sociale des mutations envahissant les modes de vie individuel et collectif.
Reste à dire que l’obstacle majeur pour aboutir à une approche globale des problèmes de démocratie et de la justice sociale réside notamment dans l’état de divergence entre les forces sociales porteuses de revendications  économiques et sociales d’une part et les mouvement sociaux hostiles à la discrimination fondée sur le genre social, d’autre part. La gestion des questions d’égalité et de justice sociale n’aboutit que dans le cadre de réponses globales touchant toutes les facettes de la vie des individus et des groupes ainsi que leur aspiration à la liberté, la dignité et la citoyenneté complète.

Est-ce vrai que l’on vit actuellement une crise des valeurs ?
Je ne pense personnellement pas que l’idée de «crise des valeurs» comporte des éléments suffisants l’érigeant en une problématique scientifique passible d’un examen sociologique. C’est à mon avis, une opinion idéologique qui suppose que la société marocaine soit immunisée dans le passé à la faveur de contrats éthiques communs suivis par l’ensemble des groupes et individus. Ceci dévoile ainsi la prédominance des modèles de pensée imaginaires supposant que les fondements culturels et sociaux de la société sont restés figés et sans aucun changement des siècles durant et qu’ils sont aujourd’hui menacés de perdition.
C’est là un signe d’absence de consensus sur un seul modèle de valeurs, comme on peut l’expliquer aussi par cette révolution progressive et effrénée au niveau des nouvelles technologies d’information. Si la société s’était autrefois immunisée grâce notamment aux mécanismes de discrétion, consistant à passer sous silence certains phénomènes non conformes au modèle normatif prédominant, il n’est plus possible aujourd’hui de garder le même comportement.

Etes-vous d’accord que l’on évoque constitutionnellement la démocratie participative, sans avoir bien assimilé pratiquement la démocratie représentative. Qu’en pensez-vous ?
La démocratie participative pose un autre problème, à savoir celui de la délégation et de l’action politique mandataire. Elle est actuellement sujette à des interrogations de la part des nouveaux mouvements sociaux. Les mécanismes de représentation sociale, par contre, continuent de jouer un rôle actif dans le mouvement de changement social et politique. Elle représente même l’acteur principal dans la dynamique de la construction politique  des problèmes et revendications sociales.
Théoriquement, nous pouvons affirmer que la démocratie participative serait vide de sens tant que les limites de la démocratie représentative ne dépassent pas la ligne d’exécution des programmes de l’Etat, par voie de délégation.
L’on reproche au champ médiatique d’être trop « contrôlé » que ce soit au niveau des médias publics ou privés. Quelle est votre appréciation?
L’état des médias est similaire à celui de la démocratie dans toutes les sociétés. Que signifie donc le contrôle à travers les mécanismes traditionnels de confiscation, dans un monde qui ne reconnaît plus les frontières, et où les barrières à la liberté d’expression  n’ont plus une réelle efficacité ? Le pari de l’acteur public de dévoiler l’information et l’opinion est perdu d’avance ; il est même défavorable aux dynamiques d’élaboration de contrats sociétaux et hostile à l’émergence et l’enrichissement d’un espace public susceptible d’assurer la participation du maximum de points de vue.
L’outil le plus dangereux dans ce sens reste la stratégie de l’orientation économique qui vise à museler le champ médiatique, par le truchement de contrôle du principal bailleur de fonds dans ce champ : la publicité. Le changement négatif qu’a subi le métier de journaliste, métier devenu de plus en plus vulnérable, a réduit les possibilités de la contribution de cet acteur combien important aux changements démocratiques, sociaux et culturels. Le bilan est négatif pour ce qui est des médias politiques, mais différent pour les médias privés qui ont réussi à attaquer des sphères restées inexplorées, voire taboues. Ils ont réussi à désavouer les propos de Georges Balandier lorsqu’il disait qu’« aucune société n’est comme elle parait être, ni comme elle prétend être ».

Le sociologue analyse et diagnostique, mais il peut éventuellement proposer des suggestions. Les sociologues marocains sont accusés de ne pas contribuer à la création d’un espace public selon une conception habermasienne. Qu’en pensez-vous ?
Je réaffirme mon postulat stipulant le recul de la contribution sociologique à la situation démocratique du pays. Bien que nous disposions d’une scène sociologique qui reste parmi les plus importantes, en comparaison avec le voisinage, l’écriture sociologique au Maroc a perdu de son rayonnement et de sa vivacité. La cause n’est autre que les craintes émises par l’Etat envers le discours sociologique, ainsi que les plans et programmes ayant pour objectif l’affaiblissement de la présence des sciences humaines et de la philosophie dans les espaces publics.
Outre ces obstacles relevant du déficit institutionnel, il y a lieu de souligner aussi l’absence de tout débat scientifique entre les sociologues eux-mêmes. L’enfermement du sociologue marocain autour de ses travaux et la faiblesse sinon l’absence de débat et la réduction des espaces publics font perdre à la sociologie marocaine toute possibilité de cumul ethnographique et théorique. On est à un siècle d’existence, mais personne ne peut aujourd’hui prétendre que la sociologie marocaine a réussi à élaborer un modèle théorique relatif à chacun de ses champs.


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