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Parole aux sociologues : Hicham Ait Mansour, les espaces démocratiques sont moins nombreux que les espaces de propagande ! 1/2

06/06/2018 Propos recueillis par Mustapha Elouizi

Hicham Ait Mansour est professeur de
sociologie à l’Université Mohamed V de Rabat. Il est titulaire d’un doctorat en sociologie de la même Université et d’un master en “Policy
Research” de l’Université de Bristol au Royaume-Uni. Il était également chercheur
visiteur à la city University of New York e
n 2013-2014.
Ses domaines de recherche ayant fait l’objet de publication incluent, entre autres, l’analyse et la mesure de la pauvreté, notamment celle des enfants; l’analyse des politiques sociales; l’espace public et la participation politique des jeunes. Il est membre du réseau “Politiques
sociales au Moyen-Orient et Afrique du Nord” basé à l’Université de Bath au Royaume-Uni.



Libé : Il semble que les strates de la société marocaine se trouvent en phase de changement. Quels en sont les grands indicateurs, selon vous ?
Hicham Ait Mansour : En effet, si le concept de stratification renvoie aux inégalités au sein de la société, c’est qu’il rend compte des variations en termes de propriété, de genre, d’âge, de capital économique et culturel, etc. En général, plus la société se modernise, plus les inégalités sont importantes. Au Maroc, la société marocaine traditionnelle était plus ou moins homogène avec peu d’écarts en termes de propriété et d’autres capitaux (social, culturel, économique, etc). S’ajoute à cela le caractère communautaire des structures sociales qui laissait peu de place aux individus en termes de choix de vie. On pourrait dire que, comme toutes les sociétés traditionnelles, la trajectoire sociale des individus était tracée d’avance dans tous les domaines et s’inscrivait dans une logique collectiviste où l’individu agissait avant tout au service de la communauté. Depuis quelques décennies, les structures sociales au Maroc connaissent un profond changement, à commencer par la structure démographique en pleine transition similaire à celle opérée dans les sociétés européennes au début du 20ème siècle : un taux de natalité en constante baisse (moyenne avoisinant 2 enfants par femme contre 6 à 7 dans les années 60); une espérance de vie en constante augmentation, une proportion importante des jeunes, généralement plus instruits que les générations précédentes, etc.

Qu’en est-il, dans ce cas, des conséquences de ces mutations?
Il en découle des changements au niveau du mode de vie et de la structure de production et de consommation, des caractéristiques du marché du travail et d’autres facteurs connexes qui ont favorisé de plus grandes inégalités intergénérationnelles en termes de scolarisation, de modes de vie, une plus grande individuation, etc, mais aussi des inégalités en termes de ressources matérielles et symboliques entre les différentes strates émergentes (nouvelles classes moyennes, nouvelles classes marginales, nouvelles formes de pauvreté et de précarité, etc.)

Après le Rif et Jerada, quelle évaluation faites-vous aujourd’hui des mutations et clivages que connaît la société marocaine ?
Ceci n’est pas sans rapport avec les changements susmentionnés. Les mutations sociales opérées au Maroc au cours des dernières décennies ont reconfiguré les rapports au sein de la société y compris les rapports de pouvoir au sens large du terme. Il s’ensuit une plus grande conscience des enjeux politiques et sociaux par de larges parties de la société.  Le Hirak du Rif et celui de Jerada, entre autres, seraient des marqueurs de ces nouvelles dynamiques émergentes qui sont le fruit de ces mutations et annoncent une nouvelle phase dans l’histoire sociopolitique du pays.

Quel sens peut-on donner à ces mouvements sociaux traversant le pays à différentes altitudes?
On est tenté de penser qu’avec ces mouvements sociaux qui traversent le pays à différents degrés, le jeu politique n’est plus dominé par les élites ‘traditionnelles’, les nouveaux acteurs qui sont souvent des jeunes sans appartenance partisane sont dorénavant plus influents et supplantent les premières à maints égards.  

Sommes-nous réellement dans une société qui va à la rencontre des principes d’« égalité des genres », de « liberté de culte » ou de  « démocratie participative » ?
Ces trois concepts sont d’ordre normatif et n’échappent pas au mouvement général et aux forces sociales qui façonnent la société marocaine. Plus la société se modernise, dans le sens sociologique du terme, c’est-à-dire plus elle tend vers l’individuation, plus les conditions deviennent favorables à une plus grande égalité et liberté, outre les conséquences politiques qui en découlent. Autrement dit, se libérer du poids des structures symboliques traditionnelles procède du changement des structures sociales, ce processus souvent progressif et intergénérationnel. De ce fait, ses prémices passent inaperçus au sein d’une même génération. C’est pour cela que l’on a souvent l’impression que les choses ne bougent pas, que l’on fait du surplace. 

Est-ce vrai que l’on vit actuellement une  crise des valeurs ?
Oui, mais il ne s’agit pas de crise dans le sens ordinaire du terme. Les mutations sociales ont aussi et surtout pour effet une transition, même très lente, au niveau des valeurs. Il ne peut pas y avoir de changement des structures de population, de production, de modes de vie, etc., sans que cela n’impacte les valeurs. Seulement, comme les valeurs sont ancrées dans les mentalités, elles ne changent pas au même rythme que les aspects matériels, d’où un certain déphasage que l’on désigne par « crise ». Cela dit, toutes les sociétés qui connaissent des mutations profondes à une époque donnée connaissent le même phénomène. Les changements au niveau des valeurs finissent par rattraper les changements sociaux.

Etes-vous d’accord que l’on évoque constitutionnellement la démocratie participative, sans avoir bien assimilé pratiquement la démocratie représentative? Qu’en pensez-vous ?
Cette question telle qu’elle est posée suppose une certaine suite chronologique des formes de gouvernement. Même si la démocratie représentative n’est pas ancrée dans toutes les parties du monde, les mouvements sociaux qui s’expriment aujourd’hui de différentes manières (dé)montrent que ce mode de gouvernance est largement dépassé, indépendamment de l’historique démocratique de chaque pays. Il me semble qu’il n’y a pas de raison pour que cela ne soit pas valable pour le Maroc.   

Le sociologue analyse et diagnostique, mais il peut éventuellement proposer… des suggestions dans ce sens ?
Il ne revient pas aux sociologues, comme au reste des chercheurs, de proposer des suggestions et des solutions, car ces dernières sont souvent d’ordre normatif et ne dépendent pas uniquement des connaissances acquises par la voie de la recherche scientifique. Cette dernière pourrait éclairer certains choix à condition qu’il y ait un cumul suffisant de connaissance sur les questions qui font l’objet de débat. Ce cumul ne saurait être réalisé par les efforts individuels des chercheurs, qui sont certes nécessaires mais pas suffisants. Une masse critique de connaissances sur un objet donné n’est possible qu’à travers la production collective dans le cadre de communautés scientifiques organisées et autonomes dotées de moyens réels et proportionnels aux ambitions que l’on se fait vis-à-vis de la recherche. Cela n’est pas le cas au Maroc; on est encore à la phase embryonnaire en matière de recherche scientifique dans tous les domaines, et encore moins en termes de recherche en sciences sociales.

Etes-vous d’accord que les sociologues marocains ne contribuent pas suffisamment à l’édification d’un espace public, selon une approche habermasienne ?
L’espace public, selon Habermas, renvoie à la notion de l’opinion publique qui prend la forme soit du contrôle démocratique des politiques publiques par la société civile, soit de la publicité, de la propagande et la promotion de la culture de consommation. Selon l’analyse de Habermas, c’est la deuxième forme qui a pris le dessus dans les sociétés modernes. Le Maroc n’échappe pas à ce constat qui, de plus, est aujourd’hui valable même pour l’espace ‘public’ global.

Quelle alternative dans ce cas de figure ?
Cela dit, il est toujours possible de créer des sous-espaces qui jouent un rôle critique et auxquels les chercheurs en sciences sociales peuvent contribuer aux côtés d’autres acteurs. Ces espaces existent, mais ils sont limités et n’ont pas la même influence que les espaces de propagande, en tout genre et de la culture de consommation. Le renforcement des communautés scientifiques susmentionné avec des agendas de recherche autour des priorités du pays, une plus grande autonomie et liberté académique (les questions de financement devraient suivre naturellement) pourraient faire des résultats de la recherche en sciences sociales à moyen et à long termes un véritable support du débat public sur les questions qui préoccupent la société.    


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