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Parole aux sociologues : Hakima Laala Hafdane, la sociologie est la science mal aimée au Maroc

20/06/2018 Propos recueillis par Mustapha Elouizi

Accorder la parole aux chercheurs en sociologie, c’est permettre aux observateurs avertis de se prononcer publiquement sur des faits de société. Une nécessité incontournable pour établir une relation plutôt équilibrée entre médias et sociologues.
Auteure de « Les femmes marocaines, une société en mouvement », Hakima Laala se distingue surtout par un regard pertinent et profond. Enseignante-chercheuse à la Faculté des lettres et des sciences humaines de Mohammedia, ses travaux de recherche portent sur la problématique du changement social au féminin. L’ancienne déléguée du médiateur de la République française et membre de la Commission ministérielle franco-marocaine de réflexion sur la promotion de la moudawana en France pense, cependant, que le Maroc manquerait de tribunes et d’espace public pour un débat profond…



Les classes sociales de la société marocaine sont-elles en phase de changement ?
Pour pouvoir apporter une réponse à votre question, il nous apparaît important de spécifier notre champ conceptuel. Car, si nous fondons notre réponse sur un présupposé théorique qui prédit que les classes sociales de la société marocaine sont en phase de changement, il nous est imposé d’être vigilants avec, “la malice”, de ce variable qui est le changement. Il peut se révéler « nuisible » si nous limitons notre réponse à une observation ordinaire. Car, le concept de changement, peut être sujet à confusion avec une transition téméraire.  Alors qu’il est annoncé comme une évolution transcendante qui mène une société sous-développée/archaïque vers une société développée/moderne, il est presque linéaire dans ses fondements. C’est dans ce sens que le changement comme concept a été élaboré, raffiné dans la sociologie marxiste. Le changement désigne la rupture avec un état initial de non-conscience du peuple de son état d’asservissement vers un état secondaire, de prise de conscience de sa condition. Cette prise de conscience se matérialise par   des approbations concrètes et tangibles de la lutte sociale comme étant un préliminaire de régulation sociale et d’accès à l’égalité des classes et du partage des richesses et du savoir.

Quels en sont les grands symptômes, selon vous ?
Si nous nous limitons aux vingt dernières années pour y répondre, nous avançons d’abord la liberté de la parole ou « le droit de parler, de dire » ou « ne plus avoir peur comme jadis de dire... ». Cette liberté de parole recherchée par de nouvelles catégories sociales changera le paysage politique et social, et ramènera sur la scène publique des couches sociales qui s’annoncent prêtes à revendiquer le droit au changement. Mais l’accès à la liberté de la parole reste mal maîtrisé et fragile. Alors, les pionniers de cette revendication exploitent au Maroc les nouvelles technologies –les réseaux sociaux- qui représentent une certaine protection; «être invisibles pour les autorités» et ainsi, éviter une confrontation physique avec elles dans l’espace public. Et ainsi échapper à la peur qui hante l’imaginaire social des jeunes. Donc, l’ensemble des couches sociales marocaines considèrent les réseaux sociaux comme un rempart contre la sanction, le châtiment physique et moral qui peut les toucher. Que cette   prise de parole soit minime, fragile, formelle, informelle, organisée, désorganisée, pudique ou extravertie, constructive, ou désobligeante, elle est bien réelle.

L’émergence des mouvements sociaux constitue-t-elle un symptôme de ces mutations ?
Effectivement, j’allais aborder l’émergence des mouvements sociaux et la culture de la revendication et en premier lieu celui du 20 février. Ce mouvement a initié fortement la culture de la revendication. Il a créé une dynamique de dialogue et de confrontation avec le pouvoir étatique. Ce mouvement a révélé à la société marocaine de nouvelles catégories sociales avec de nouvelles revendications. Depuis, la population développe une terminologie langagière pour échapper à la censure étatique.
Le mouvement du 20 février a usé et a su déployer dans ses débats un langage revendicatif, sans provocation ni menace de confrontation physique avec les autorités . Cela a fait émerger aussi une nouvelle classe de gauche.  Le mouvement du 20 février qui a été mené dans un premier temps par la gauche radicale marque un tournant dans les méthodes d’expression politique.
Une forme de modération. (Nous parlons ici de la première phase de ce mouvement, avant les alliances avec les mouvements islamistes). Cette période a vu naître aussi des alliances et des compromis sociaux et politiques entre les deux camps politiques les plus radicaux, les islamistes et la gauche radicale, deux antagonistes qui ne défendent pas le même modèle sociétal. Cela peut nous pousser à nous interroger sur le bien-fondé de leur communion.

Les modalités du changement constitutionnel sont-elles à votre avis un autre symptôme de ces
mutations ?

Le plus intéressant est la formation d’une catégorie sociale fondée sur la divergence et le compromis. Face aux revendications du mouvement, surtout dans un contexte mouvementé, qui est le Printemps arabe, un autre fait viendra réguler ce conflit, et qui peut être considéré comme un symptôme de changement, la réponse dans un discours de l’autorité suprême du Maroc et l’annonce ouvertement de sa compréhension et de son adhésion à la demande du mouvement. Cet événement est inédit dans l’histoire du Maroc.  
Et de ce fait, l’Etat lance un processus de concertation pour modifier la Constitution. Suite à la forte adhésion de la société civile à cette demande, une commission de rédaction de la nouvelle Constitution a été mise en place. En 2011, la nouvelle Constitution a été votée et par le Roi et par le peuple. Cette Constitution, malgré le fait que plusieurs de ses articles restent lettre morte, est devenue l’assise légale de plusieurs revendications sociales, politiques et juridiques. Ces revendications exigent l’annulation ou l’abrogation des lois qui sont contraires à la nouvelle Constitution. De ce fait, on peut déduire que la culture de la revendication s’est renforcée et que la société marocaine a commencé à s’approprier progressivement la notion de droit, de loi, de citoyenneté.

Après les mouvements sociaux au Rif et à Jérada, quelle évaluation faites-vous aujourd’hui des mutations et clivages que traverse la société marocaine ?
Les mouvements sociaux au Rif, à Jérada, et bien d'autres lieux donnent une impression de désorganisation, de dissonance; un désordre, qui empêche d’établir un ordre commun de revendications. Un discours qui navigue entre le passé et le présent comme dans le cas du Rif, l’actualisation d’un passé douloureux dans un présent épuisant. Ravivement du sentiment de rejet, d’exclusion. Engendrement d’une relation coléreuse face au pouvoir et à ses représentations. Confrontation directe avec les symboles du pouvoir qui “infanticide”, selon les manifestants, leur mouvement. Cela montre la persistance d’une exacerbation historique que l’Etat marocain n’a pas su éponger ou n’a pas pu éponger. Les habitants de Jérada manifestent, quant à eux, contre la misère, l’oubli politique, la marginalisation de leur région, leur exploitation dans les mines de la mort de leur ville, seule possibilité de survie dans un paysage hostile, pollué et dangereux. Leur colère est orientée essentiellement à l’encontre de l’Etat qui, selon eux, les marginalise. Dans ces espaces de revendication, manifestation pacifique et confrontation s’altèrnent. Devant le silence des médias marocains, les réseaux sociaux relient fortement ces événements. Dans les reportages consacrés à ces mouvements sociaux par des médias étrangers, ce n’est pas uniquement une fracture sociale qui est dénoncée mais plutôt une fracture avec l’Etat. Ces mouvements expriment aussi leurs revendications sociales, leurs revendications politiques, leur ras-le-bol.
Ils soulèvent d’autres questions, très utiles pour comprendre des mouvements qui s’effritent par manque d’organisation, de culture politique. Cependant, ces mouvements résistent et révèlent les écarts qui se creusent de plus en plus dans la société marocaine, leur mal-être. Néanmoins, distinguer un fondement politique ou une distinction d’appartenance à une classe d’une manière factuelle reste difficile. Il est toutefois bien évident que les frontières entre les classes dites populaires et les classes dites moyennes fléchissent. La fragilisation des classes moyennes, considérées comme équilibristes pour les systèmes sociaux, modifie le paysage social et fait apparaître une élite richissime et une population qui peine à maintenir son niveau de vie ou de survie..

Quel regard portez-vous sur les modèles et les modes de vie actuels dans l’ensemble de la société marocaine ?
La société marocaine est en mouvement, le paysage se métamorphose de plus en plus. Une stratification, aussi très visible des lieux, des quartiers très riches avoisinant des quartiers périphériques très pauvres. Une forte consommation des produits nouveaux importés selon l’appartenance sociale et les moyens économiques. Des mouvements de contestation de plus en plus évidents qui influencent le paysage et invitent au débat, des revendications qui font usage des réseaux sociaux.
Une forte modernisation de la vie quotidienne et des catégories riches, avec une « occidentalisation » très visible des lieux et du savoir-vivre. Une « orientalisation » chez les classes populaires du vestimentaire, du parlé, des relations humaines. Il faut dire que l’orientation idéologique, l’appartenance sociale et la langue restent très déterminantes dans les manifestations sociales de la société marocaine. La langue marocaine de communication et de partage est modelée en continu par un vocabulaire occidental (francisant) ou religieux et oriental, deux registres presque étrangers aux systèmes langagiers propres au Maroc. La communication entre personnes s’empreigne sans réserve d’une influence externe, avec un usage mécanique « des formules faites et apprises”.

Et que font généralement les Marocains, selon vous, et comment passent-ils leur « temps social » ?
Le temps social marocain est réglementé par des activités ludiques pour les catégories sociales aisées. Pour les autres catégories, le temps social est arpenté par la pratique religieuse, prière et autres manifestations. Un para-être religieux pesant surtout dans les classes défavorisées, bien existant aussi mais géré différemment dans les classes progressistes. Des pratiques et des apports très diversifiés qui provoquent un contraste visuel dans l’espace public. Une hétérogénéité s’affiche et s’annonce sous forme segmentaire. Une  conflictualité aussi  que nous pouvons considérer comme un trait de caractère des comportements des individus, car les relations sont mobiles et se modifient selon l’interlocuteur, qu’il soit groupe ou individu, une forme d’emboîtement de plusieurs registres à la fois. Cette pluralité de manifestations sociales crée une incohérence désobligeante qui s’annonce par un para-extérieur verbal, vestimentaire ou comportemental, un fort contrôle social exercé communément par l’ensemble des groupes. Une peur et une méfiance qui régulent la relation quotidienne. L’ensemble de ces tendances continue à cohabiter sans se rencontrer réellement dans un espace commun. Mais si par souci de catégorisation, nous procédons à une identification de groupes, nous pourrons identifier un ensemble de groupes, riches élitistes qui prônent relativement et à différents degrés la modernité et un ensemble de groupes «islamistes conservateurs» qui exigent le retour aux sources de la religion musulmane. L’écart ne cesse de s’amplifier entre ces deux groupes qui ont développé toute une stratégie pour conquérir l’espace public. Le premier ensemble par la promotion des droits humains et de la citoyenneté, le deuxième groupe par la moralisation de la vie quotidienne et le contrôle social des mœurs. Au-delà d'une stratification sociale, la réalité sociologique montre bien qu’au niveau du modèle social, la société marocaine n’a pas pu construire tout au long de cette confrontation un nouveau socle culturel dominant, que malgré tous ses mouvements le déterminisme tradition-religion  reste le ciment fort de la société marocaine. Il suffit de décortiquer le discours des mouvements sociaux pour constater la forte présence du discours religieux au détriment d’une approche moderne, de droit humain.

Quel sens ont ces mouvements sociaux traversant le pays à différentes amplitudes ?
Les mouvements sociaux ne sont pas un choix en soi, mais une démarche de désespoir. Les membres adhérents aux mouvements sociaux se considérent comme des laissés-pour-compte de la société, par les élites, les partis politiques et les syndicats. Ils sont les pauvres des pauvres, et l’institution étatique les marginalise et les réprime. Alors, la population qui se heurte systématiquement au refus, au silence, au déni se considère dans l’obligation de se défendre par elle-même et d’user de tous les moyens en sa possession pour faire entendre sa voix. Les mouvements sociaux sont d’abord une remise en cause des pouvoirs publics et, pourtant, ils n’ont pas réellement de revendications politiques, mais protestent contre l’exploitation et la cherté de la vie. Cette solidarité est fondée sur le besoin vital de la population à survivre dans un contexte économique hostile aux catégories populaires où la pauvreté est écrasante et aux classes dites moyennes qui s’accrochent péniblement à leur niveau de vie et qui s’appauvrissent jour après jour.
Les mouvements sociaux sont une démarche organisée de contestation. Ils osent de plus en plus à prendre la parole et se radicalisent dans leur discours contre l’élite comme c’est le cas de l’opération de boycott «Al moukataa ». Cette prise de parole prend une légitimité et devient une pseudo-culture dans la société marocaine. Et ainsi, les mouvements sociaux, sous toutes leurs formes de résistance, s’érigent comme moyen de protection, de refus d’adhésion à des “corps” considérés nuisibles à leur existence et à leur survie. Les mouvements sociaux annoncent leur volonté de prendre leurs propres décisions, de forger leurs propres modèles et références de gestion de la vie quotidienne. Ils montrent d’une manière très déterminée leur volonté d’avoir un droit de regard sur les décisions qui les concernent directement.

Ces mouvements ont-ils un message, si oui lequel ?
Les mouvements sociaux constituent un message fort de contestation mais également de positionnement vis-à-vis des décideurs.  
L’objectif des mouvements sociaux, qui ne cessent de se multiplier au Maroc, se résume dans leur volonté de « devenir visible et de rééquilibrer la prise de décision ». Ils sont conscients que cette volonté ne peut se concrétiser que par un ensemble de réclamations qui portent un idéal social remettant en cause une pratique politique et/ou économique. Ces revendications ne peuvent avoir un impact, selon eux, que suite à l’occupation et l’investissement de l’espace public. On peut qualifier ce comportement  d’une démonstration de force.
Par la violation de l’interdit, par le défi des autorités, les mouvements sociaux prennent l’aspect d’une rébellion. Le défi des codes sécuritaires, qui interdisent les manifestations et les groupements sans autorisation, renforce leur image auprès de la population. Cela donne aussi un deuxième sens fort, celui de la recherche de la liberté du mouvement dans un cadre d’autocensure. Les mouvements sociaux par leur refus d’adhésion à des impératifs les contraignant à jouer un rôle passif, annoncent une prise de conscience de leur situation. Ils s’annoncent comme des agents actifs qui œuvrent pour jouir de leurs droits de citoyens.
Tout ce processus d’élaboration d’un mouvement social peut mener à une forme de modération dans la relation entre les mouvements sociaux et les décideurs. Et ainsi, les mouvements sociaux acquièrent malgré les contraintes, la visibilité physique et le droit à la prise de parole. Ces mouvements interpellent l’Etat, s’affrontent avec lui pour être considérés comme des acteurs de la société des citoyens qui s’interrogent sur leur existence et qui revendiquent haut et fort le droit au respect et à une vie digne. Ils sont loin d’être dans l’arbitraire. Les initiateurs de ces mouvements sont dans une démarche de dénonciation de l’échec des décideurs, ils sont dans une démarche de maîtrise des enjeux politiques. . Ils constituent des groupes homogènes autour d’un idéal social, celui d’une vie meilleure, celui d’être considérés comme des partenaires actifs. Ils interpellent aussi l’opinion publique nationale et internationale. Ils exploitent aussi l’espace public comme étant un espace de revendication et de confrontation, une manière de vaincre leur peur, de déconstruire une relation de dominant-dominé. Les mouvements sociaux cherchent à établir une nouvelle relation de partenariat dans la prise de décision. Ils annoncent leur rébellion et exigent que l’Etat les écoutent...

Sommes-nous réellement dans une société qui va à la rencontre des principes d’«égalité des genres », de « liberté de culte » ou de  « démocratie participative » ?
Entamons la réponse à cette question par une autre plus équivoque, plus douteuse, allons-nous à la rencontre ou à l’encontre des principes fondamentaux des droits humains ? Nous enchaînons par une affirmation, plus ambiguë encore, si nous allons à la rencontre des droits humains, cela veut dire que la société marocaine actuelle transgresse les fondamentaux sociaux qui la réglementent. Mais ce n’est pas le cas. Alors un postulat s’impose, c’est que le changement exige la transgression de la norme fondamentale régissant le contrôle social dans une société bien déterminée. Dans la société marocaine, sommes-nous dans un processus de transgression de nos fondamentaux traditionnels et religieux ? Sommes-nous éduqués, préparés à aller à l’encontre d’un système ancestral canonisé ? La société marocaine est amenée à construire un nouveau modèle qui correspond plus à sa réalité. Le socle commun des variables qui régulent la société marocaine est loin d’être harmonieux.

Est-il vrai que l’on vit actuellement une crise des valeurs ?
Crise des valeurs, crise des mœurs, absence de contrôle social, perte de repères, on ne cesse d’entendre ces phrases un peu partout et de plus en plus dans le discours véhiculé sur la société marocaine. Dans tous les cas, et abstraction faite de toutes spéculations, la société marocaine vit une confusion et des malentendus dans sa perception, voire sa représentation des valeurs. Les Marocains ont beaucoup de difficultés à différencier une valeur sociale d’une valeur morale, à spécifier le rôle et la fonction de chacune d’elles. Ils ont aussi tendance à confondre valeurs avec normes, qu’elles soient sociales ou morales. Alors ils représentent les valeurs  comme des modes d’action, qui répondent à des standards considérés comme des idéaux types sociétaux. Pour mieux cerner la conception des Marocains des valeurs, nous les séparions par leur attribut social et moral. D’abord, les valeurs sociales sont des attributs, des perceptions, des manières d’être et de penser qui sont partagés par un groupe.  Ainsi les valeurs sociales sont souvent propres à un groupe à l’inverse des valeurs morales, qui se définissent comme une référence suprême du comportement de l’individu. Les valeurs morales exigent une forme de bravoure et d’authenticité dans la relation à soi et à l’autre.  Valeurs sociales et valeurs morales peuvent être en situation de conflit, à titre d’exemple la fausseté peut être considérée une valeur sociale mais elle est rejetée comme valeur morale.

 Etes-vous d’accord que l’on évoque constitutionnellement la démocratie participative, sans avoir bien assimilé la démocratie représentative. Qu’en pensez-vous ?
Pouvoir se prononcer sur un choix ou une tendance politique dans la société marocaine, exige une réflexion sur le degré d’implication des Marocains dans la vie politique. Sur leur connaissance des modes et modèles gérant le système politique de leur pays. Pour apporter une réponse rapide, il suffit de consulter les taux de participation au vote lors des dernières années. Il suffit d’interroger les Marocains sur leur actualité politique et surtout sur leurs systèmes de gouvernance. Il suffit d'évoquer l’absence de la culture politique dans les parcours scolaires. Et ainsi, on peut rapidement conclure que la méconnaissance politique au Maroc est presque généralisée à l’exception des militants et quelques adhérents aux partis politiques. Et ainsi se poser la question sur la pertinence de vouloir échanger un système démocratique contre un autre beaucoup plus élaboré et beaucoup plus citoyen. Une remarque aussi s’impose, c’est cette croyance très forte chez plusieurs Marocains politisés ou non, qu’il suffit de mettre en place un système démocratique pour démocratiser la vie politique. Assez souvent, on évoque les défaillances des systèmes politiques sans parler de la défaillance dans la généralisation de l’accès au savoir politique, car la politique est un savoir à acquérir pour les Marocains.

L’on reproche au champ médiatique d’être trop « contrôlé », que ce soit au niveau des médias publics et privés. Quelle est votre appréciation?
Le premier constat concernant le champ médiatique qui annonce une forme de contrôle, c’est l’absence de sa présence et de son implication dans l’actualité de la société marocaine et internationale. Il reste très prudent, craintif, répétitif. Il n’est guère dans une démarche de dénonciation, de réflexion ou d’interrogation, il est dans une démarche de récit d’actualité officielle. Il a aussi une approche classique, un enchaînement continu avec une forme de journalisme qui domine depuis plusieurs décennies. Il dénigre le conflit et les revendications de la société marocaine ou ailleurs. On observe presque une rupture entre le discours médiatique véhiculé par les instances officielles et les événements relatés sur les réseaux sociaux. On n’observe ni transition ni changement dans ses approches. Il ne reflète pas la réalité sociale, il rapporte des informations propres aux institutions officielles. Cela peut s’expliquer par le fait que sa liberté est limitée.

Le sociologue analyse et diagnostique, mais il peut éventuellement proposer des suggestions dans ce sens ?
Il paraît évident que le rôle du sociologue est d’apporter un regard analytique pour annoncer la réalité sociale. Le sociologue travaille pour produire une connaissance scientifique sur la société. Cependant, la sociologie comme science ne peut et ne veut  s’inscrire dans une démarche de réforme. Elle se considère comme une science qui travaille sur son objet social pour le dévoiler dans sa réalité sociologique. Le sociologue est certes bien outillé pour analyser et diagnostiquer le phénomène social, donc, il est de plus en plus appelé à endosser le rôle d’expert pour apporter quelques réponses selon son champ de réflexion et d’expérimentation. Par des recommandations, le sociologue/expert apporte des réponses aux dysfonctionnements de la société. Dans ce cadre, il peut même proposer et faire des suggestions. Cela ne peut se faire que suite à un travail de réflexion et de vérification des hypothèses annoncées au départ. Beaucoup de sociologues travaillent actuellement sur des problématiques épineuses dans le cadre de leurs propres travaux ou dans le domaine de l’expertise, rédigent des publications, des rapports, révèlent des réalités, des dysfonctionnements, présentent des recommandations. Mais il est intéressant de s’interroger sur le devenir de ces publications, de ces rapports, le devenir de leurs recommandations, le degré de leur prise en considération dans la décision politique, dans la gestion de la problématique sociale.

Etes-vous d’accord que les sociologues marocains ne contribuent pas à la construction d’un espace public selon une conception habermasienne?
Il y a presque une absence de sociologues marocains dans l’espace public. Ils sont presque invisibles. On peut même s’aventurer à dire qu’ils ne contribuent pas à la construction d’un espace public. Bien entendu, nous ne pouvons nous  permettre de tels propos, si on prend comme exemple les sociétés modernes, où les sciences humaines jouent un rôle primordial. Il est vrai aussi qu’il n’y a pas une vraie communication entre l’ensemble des sociologues dans la société marocaine, (absence de rencontre entre eux, absence de travail en équipe, absence de production en équipe de recherche, etc). C’est navrant de constater une telle absence. Cependant, si on essaye d’approfondir la question, pour éviter ces images clichées qui peuvent servir à délégitimer leur rôle, on peut développer une réponse à partir de deux réalités. Il faut dire qu’elles ne concernent pas uniquement les sociologues, mais l’ensemble des domaines de recherche au Maroc. Néanmoins, les sciences humaines en souffrent beaucoup plus. Dans notre réponse, nous allons nous limiter à la sociologie. Il faut savoir que lorsque nous évoquons la présence active des sociologues et de productions scientifiques, il faut penser aussi au budget alloué aux domaines de la recherche sociologique, (structures, équipements logistiques, financement des laboratoires, financement des projets de recherche, financement des manifestations intellectuelles, des publications). Il suffit de savoir que le budget alloué à la recherche au Maroc ne dépasse pas 1% du PIB. Il suffit de constater que les possibilités de publication au Maroc sont très réduites (revue, revue électronique, maisons d’édition,  etc.).
Nous concluons en soulignant que la sociologie est la science mal aimée au Maroc.


Commentaires (1)
1. Lectrice le 21/06/2018 15:41
Votre initiative de céder la parole au sociologue marocain,sur votre hebdo,on ne peut que l''encourager,et qu''elle serait le début,pour que la sociologie marocain e occupera la place qu''elle mérite au sein de la société comme pilier de développement.
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