Libération
Parole aux sociologues : Abdelkrim Kanbaai Idrissi, le champ des valeurs est mouvant et devrait suivre le rythme de la modernité (1/3)

08/06/2018 Propos recueillis par Mustapha Elouizi

Accorder la parole aux chercheurs 
en sociologie, c’est permettre aux 
observateurs avertis de se prononcer 
publiquement sur des faits 
de société. Une nécessité pour établir 
une relation plutôt équilibrée 
entre médias et sociologues. 
Abdelkrim Kanbaii Idrissi, 
enseignant universitaire 
à l’Université Dhar Mehraz, 
est un spécialiste de la sociologie des 
organisations et du travail (SOT). 
Dans cet entretien, il expose son 
point de vue sur la situation qui 

prévaut au Maroc, mais aussi 
dans le monde arabe. 



Libé : Il semble que les classes sociales au Maroc connaissent des changement. Quels en sont les indicateurs, selon vous ? 
Abdelkrim K. Idrissi : En fait, le Maroc, comme d’autres pays du monde, s’inscrit d’une manière ou d’une autre dans un processus social, politique et économique mondial. Autrement dit, le Maroc est engagé dans une voie de changement que subit le monde entier. Ces transformations durables s’imposent à tous et, par conséquent, elles doivent être accompagnées et rationalisées afin de s’engager dans le processus de développement durable préconisé par les Nations unies. Mais il est nécessaire de sensibiliser et mobiliser l’opinion publique mondiale au déséquilibre entre la population et les ressources naturelles. Et dans ce sens, je cite le penseur Julien Huxley qui dit qu’il “est nécessaire de parvenir à un équilibre entre la population et les ressources économiques”, tout conscient qu’il est de ce déséquilibre lorsqu’il était directeur général de l’Unesco en 1948.

Après les mouvements sociaux au Rif et à Jérada, quelle évaluation faites-vous aujourd’hui des mutations et clivages que traverse la société marocaine ? 
Ces changements vécus par les classes sociales au Maroc ont dû transformer le mode de vie des individus au sein de la société comme si la société marocaine n’était pas qualifiée pour s’adapter aux fluctuations globales modernistes (ou soi-disant mondialisation ou économie de marché ou économie libre) d’une part, mais d’autre part, les catégories sociales de la société marocaine ont vécu au rythme de divisions, voire de ruptures entre les efforts visant à rattraper des niveaux plus élevés pour une satisfaction de soi et une réalisation de l’appartenance à une classe sociale particulière. Cela a entraîné un conflit latent continu entre les composantes de la société, ce qui se manifeste clairement par les changements survenus au niveau du système des valeurs de la société.
Ce qui est arrivé au Rif, en particulier dans la ville d’Al Hoceima, et ensuite à Jérada me rappelle ce qui est arrivé au cours des manifestations de Fès, Sefrou et Oued Zem respectivement en 2005 et 2006. J’avais à l’époque écrit un article intitulé «Les mouvements de protestation: expression de l’injustice et la retraite de la paix sociale». Le bilan est que, d’une part, les mouvements de protestation successifs sont l’expression d’une conscience civique et d’une idéologie collective menée par la classe moyenne, les pauvres et les moins pauvres et d’autre part, il s’agit d’une voix qui entend réclamer des droits et améliorer les conditions de vie globales.
Ces protestations ne me préoccupent pas personnellement parce qu’il s’agit d’un mouvement évident, naturel, voire inévitable que l’on trouve dans toutes les civilisations. L’on est bien en face de personnes marginalisées et exclues, et la situation s’aggrave avec les ressources limitées et le manque d’intervention de l’Etat pour améliorer la condition sociale par l’ouverture d’un dialogue social significatif. 
Le Maroc dispose d’une richesse colossale sur le plan des ressources humaines. Si les décideurs optent pour une utilisation rationnelle et optimale de ce capital immatériel à des fins de développement, l’on atteindrait des résultats tangibles. 
Les disparités entre les mondes rural et urbain entraînent des manifestations visant à revendiquer les droits fondamentaux, qui d’ailleurs sont garantis par l’Etat à travers la Constitution du pays. Mais ce qui est intéressant dans les manifestations récentes, c’est qu’elles sont pacifiques. Il y a cependant des parties hostiles à la stabilité, la sécurité et la prospérité du Maroc et qui profitent de la situation en exploitant des positions pour saper la sécurité et la tranquillité dont jouissent les Marocains. Ces manifestations pacifiques ont parfois basculé dans des affrontements sporadiques de moindre ampleur avec les forces de sécurité. Si les décideurs politiques et économiques ne prennent pas d’initiative sérieuse dans de tels événements, c’est qu’ils n’ont pas l’esprit de clairvoyance ni aucune vision future dans la gestion des affaires politiques, économiques et sociales du pays.
Personnellement, je crois que le jugement et le suivi devraient être liés aux responsabilités accordées à tous les acteurs dans tous les secteurs sans exception, de telle sorte que les lois de l’organisation respectent la nature du travail, tous secteurs confondus.

Quel regard portez-vous sur les nouveaux mouvements sociaux ? 
Les mouvements de protestation ayant prévalu dans l’arène arabe, y compris la sphère marocaine (avec quelques différences), peuvent être considérés comme des vagues modernistes qui ont porté les partis islamistes au pouvoir. Ces mouvements sociaux réclamaient initialement l’amélioration des conditions sociales et économiques des citoyens tout en préconisant une réforme démocratique, par le rétablissement d’une réelle démocratie représentative et participative. Seulement, ces manifestations ont donné lieu à des réactions négatives qui ont été exploitées par certains et détournées de leur caractère pacifique dans la plupart des pays arabes, c’est-à-dire que la situation s’est compliquée davantage par un réel renversement de situation. Les conditions se détériorent dans la plupart des pays arabes sauf que le Maroc représente une exception à travers la sensibilisation du peuple marocain et l’union entre le peuple et les institutions pour surmonter la crise du printemps arabe.

Sommes-nous réellement dans une société qui va à la rencontre des principes d’«égalité des genres», de «liberté de culte» ou de «démocratie participative»?
Nous vivons dans une société marquée par des contradictions à tous les niveaux, même en termes de relations interpersonnelles (hypocrisie sociale), allant de la promotion de l’égalité des genres à la liberté de croyance et à la démocratie participative. Les changements rationnels introduits dans le Code de la famille et l’approche genre au niveau juridique, académique et professionnel (les femmes Adouls) préconisaient certes un souffle de démocratie participative selon une ligne verticale d’implication des citoyens à travers la représentation dans la prise de décision.
Toutes ces touches sont en réalité le reflet des comportements sociétaux résultant de l’interaction et de l’interdépendance des personnes dans la vie quotidienne, dans la mesure où le citoyen marocain est handicapé par un faible niveau qui complexifie ses relations avec les autres cultures.

Est-il vrai que l’on vit actuellement une crise des valeurs ? 
Premièrement, le système des valeurs de chaque société est un domaine sacré qui ne peut être touché, car il confère une certaine identité particulière à la société et la distingue des autres sociétés. Deuxièmement, sur le plan scientifique et universitaire, les valeurs sont très difficiles à définir,  et le Maroc, comme tout autre pays, connaît un changement de valeurs dû aux transformations et aux mutations aux niveaux religieux, familial, économique, relationnel, comportemental.
Le champ des valeurs est mouvant et doit suivre le rythme de la modernité et le changement que le monde connaît, surtout que la nouvelle économie en a besoin pour que la société suive l’évolution.
La préservation des valeurs est très sollicitée, mais doit être faite d’une façon moderniste consolidée par un système religieux comme première trame et comme influence sur la nature des sous-structures et composantes spécifiques de la société. Il faut surtout aspirer à un changement pour le mieux (c’est-à-dire préserver le système des valeurs collectives et non individuelles).

Etes-vous d’accord que l’on évoque constitutionnellement la démocratie participative, sans avoir bien assimilé pratiquement la démocratie représentative?
Personnellement, je vois que le Maroc s’efforce d’établir des règles et des lois démocratiques représentatives parallèlement à la démocratie participative. Mais l’obstacle, c’est le manque de sensibilisation de certains groupes de personnes et des acteurs politiques qui n’ont pas réussi à se défaire des extravagances personnelles et des intérêts individuels. Pour la réalisation de leurs objectifs, ils n’hésitent pas à régler des comptes avec leurs adversaires pendant les périodes de campagnes électorales d’une part. D’autre part, il existe une démocratie représentative, comme en témoigne le transfert des projets de l’Initiative nationale pour le développement humain (INDH), en particulier dans le monde rural, ce qui signifie que les groupes cibles ne sont pas impliqués dans les projets. Souvent l’on débouche sur l’impuissance à réaliser ces projets. Ceci sans parler de ce qui se passe au Parlement en termes de conflits, joutes et querelles intestines et polémiques qui paraissent souvent comme un manque de maturité politique chez certains acteurs et de respect mutuel des représentants du peuple et partant un manque de respect de l’acteur politique  envers les citoyens.

Comment pouvons-nous parler de démocratie représentative et de démocratie participative, alors que l’acteur politique et économique en position de décision sous-estime les citoyens et les traite avec mépris?
Nous sommes convaincus que notre ère  politique est improductive et que tout le monde espère que ces chocs et crises seront puissants et mettront les choses à leur place, et que les décideurs prendront pleinement conscience de l’importance de l’ouverture, de la communication, du dialogue et de la coopération avec les citoyens.

L’on reproche au champ médiatique d’être trop « contrôlé », que ce soit au niveau des médias publics et privés. Quelle est votre appréciation ?
Bien sûr, il devrait y avoir un contrôle spécial des médias avec la présence du principe de la liberté d’opinion, notamment avec les médias électroniques et la vague du monde virtuel, qui a contribué, d’une certaine manière, à l’émergence d’un nouveau mode d’accès à l’information et à la diffusion d’une manière ou d’une autre. Ce contrôle devrait faire face aux pratiques de diffamation et aux insultes, comme aux initiatives de répandre le chaos, l’anxiété et le non-respect des lois régissant l’obtention  des informations et le mode de publication. L’autre paradoxe, c’est que ce type de circulation de l’information a également contribué à sensibiliser les gens à leurs droits et devoirs, outre le fait de les mobiliser et orienter selon les objectifs de l’information.

La fragilité du champ médiatique est-elle un fait ? Si oui, à quoi est-elle due, selon vous ?
Personnellement, je pense que les médias marocains sont informatifs et utiles à suivre au quotidien. Au niveau des chaînes de télévision, les nouvelles nationales et internationales sont diffusées en temps opportun, sans oublier les programmes et les émissions de société : littéraire, culturel, économique et artistique … pour se tenir au courant des événements du monde.  En parlant de la fragilité des médias au Maroc, on parle d’un manque de ressources financières et de conventions et partenariats avec les acteurs économiques sur le plan publicitaire… Les chaînes privées sont de loin supérieures dans la gestion des informations nationales et internationales.

Le sociologue analyse et diagnostique, mais il peut éventuellement proposer  des suggestions dans ce sens ?
C’est une question qui pose un problème central avec de nombreux points d’interrogation. La sociologie dans son intégralité est une science des crises, et l’intéressé par cette science  est pour l’Etat comme un instigateur qui incite les citoyens à manifester et protester. Personnellement, je vois que le monde arabe n’a pas de sociologie propre émanant de l’identité arabe. Ce qui intéresse les sociologues en tant qu’«homme de terrain», c’est d’aborder les faits sociaux et les crises qui entravent le développement du pays avec des concepts étrangers. Cela  les conduit à des solutions inappropriées ou défavorables en rapport avec leurs objectifs. Cela est évident dans la mesure où ces propositions sont demandées par certains bureaux d’études qui travaillent sur des projets financés par l’Union européenne. Il est nécessaire de reconsidérer  la production sociologique  et de mettre en valeur les écrits et les publications des sociologues marocains.

Etes-vous d’accord que les sociologues marocains ne contribuent pas à la construction d’un espace public selon une conception habermasienne?
Avant de répondre à cette question, nous devons distinguer deux domaines dans la sociologie : le premier concerne les professeurs qui enseignent la discipline dans les facultés et institutions scientifiques grâce auxquelles l’étudiant peut mener des recherches sur le terrain.
 Le deuxième domaine est celui des sociologues eux-mêmes, dont les contributions se traduisent par la production de connaissances scientifiques (dans une certaine mesure) à travers leurs publications et écrits sur différents domaines autour de la diversité et la complexité des phénomènes sociaux.
La sociologie représente un laboratoire scientifique où le sociologue joue le rôle d’intermédiaire pour diagnostiquer, analyser  et proposer des solutions. 


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