Mémoire(s) de l’oubli

22/11/2021

La continuité biographique, garantie par l’idée de destin (ou par celle de vocation) est un modèle normatif qui convient mal à la culture des dominés. (…). Ici, au contraire,« intérieur »désigne les images prises dans le récit biographique ; « extérieur », celles qui restent en dehors du récit, soit en attente, soit autres.

Jean François Chevrier
Dans l’exposition intitulée ; « Mémoire : écrite, illustrée, méditée et stylisée» (Galerie Kent, octobre, Tanger, 2021), quatre peintres : Elena Prentice, Bernabé Lopez Garcia, Abdelkader Chaoui et Saïd Messari, - qui en est le commissaire-, prennent le large d’un parti pris de rencontres et de croisements dessinant, d’évidence au présent, les matériaux d’une matière mémoire ancrée dans des micro-territoires toujours aux frontières mobiles d’un entredeux : intérieur extérieur, de dans dehors et, en l’occurrence, oubli, qui, - n’en déplaise aux mémoires (de l’)absolu(es)-, s’emploie, s’acharne, malgré tout, à ne pas s’oublier. Entre ciel, terre et vent (Elena Prentice), Tanger, Livres, Actualité et Delacroix (Bernabé Lopez Garcia), Calligraphie, Rosace et Portraits d’anonymes célèbres, (Abdelkader Chaoui), Objets, Mots, et « Recettes de mémoire »(Saïd Messari), l’exposition fait état de ce qui, à des degrés divers, montre combien la « peinture fait et ne fait pas système et se donne ainsi des chances de s’ouvrir à d’autres, à de nouvelles formes de culture et de pensée » (Marcelin Pleynet).
Chez chacun des quatre artistes, un «faire système » et un« faire (non)-système» renvoient à un faire partage entre un intérieur : formes, couleurs prises dans une « grammaire » perspectiviste ou non, et un extérieur: lieux, microévénements, objets, biographèmes, etc. : les matériaux d’une espèce d’interzone improbable, expérimentale, où se joue, au présent, le devenir d’une matière mémoire comme un incessant et un insatiable travail de cohabitation chez les quatre artistes, entre d’un côté, une logique de composition, quand « l’œuvre »,prenant la forme d’un tableau veille, peu ou prou, sur son «autonomie», appelée encore, ici et là, «classique» et, parfois, «académique», tel un fétiche, rétif à toute contagion du réel et ses reliefs.
Là même où ledit tableau se confine souvent à lui-même, agit en clôture centripète parfois en une suite de répétitions dont les variations n’entraînent aucun effet d’écart, aucune poussée hors de lui-même, de l’autre, une logique de construction, qui, elle, restant liée à un travail de montage au sens visuel et manuel du terme, s’occupe de près de la sélection, le prélèvement et la distribution de matériaux hétéroclites relatifs entre autres au temps, trauma, héritage, présent, amnésie, enfance…associées en vertu d’une grammaire faite de successions, de substitutions et de simultanéités.
Une double logique procédurale où le systémique et le (non)-systémique s’avèrent, ici, en cohabitation sous haute tension dans des fabriques où tout cherche à se bâtir, malgré tout, en lieu ou, mieux, mi-lieu d’une pratique compositionnelle autant qu’associative attestant le devenir d’une matière mémoire pour laquelle l’oubli est aussi vital et revigorant que le souvenir.

Elena Prentice
Les séries sans titre d’E.P sont traces ténues et bellement têtues de toiles prises dans les souvenirs d’une histoire de la peinture désormais transfrontalière. Tout se meut ici en catalyseur de réminiscences d’un temps(espace) encore sensible, états polychromes s’associant, s’entremêlant, glissant délicatement les uns sur les autres. Du Turner et du Monet où toute velléité de figure (ation) s’est éclipsée définitivement ?
Toujours en procès, l’œuvre de la peintre et fondatrice de la maison d’édition Khabar Bladna, « Les nouvelles de notre pays», artiste activiste de la darija,- « défense et illustration » de l’arabe non classique-, s’investit en diptyques, triptyques et autres formats de toiles qui, à chaque fois, imperceptibles paysages, vaguelettes et ondulations, excluent la moindre localisation, la moindre référence. Tout y est surgissement d’un univers dont la texture douce, fine et soyeuse émerge, affleure en silence : « Mon obsession, la lumière et le vent qui dessine l’eau»(2008).
Ce sont de fines surimpressions couleurs pastel jamais dégagée shors et loin d’une matière faite avancée, poussée vers un haut-bas, intérieur-extérieur, ruinant, sans merci, toute fixité nommée tableau. Tout se dilue, s’évapore ici en cinétisme couleurs et, par moments, noir et blanc. Le désir d’effleurer, caresser la texture d’une matière épaisse autant qu’évanescente, florale, aquatique ou peut-être minérale. Une composition finissant toujours en construction d’une épaisseur impalpable, indicible, fugitive.
Chaque toile s’avère fragment d’un univers fruit en même temps que catalyseur d’une avancée-poussée vers soi l’autre, dedans dehors, ici ailleurs et, sans doute, jadis hier demain.

Abdelkader Chaoui
Face aux souvenirs d’une mémoire carcérale, traumatique, celle-là même où le temps dut être « plombé », A.C, s’évertue, aujourd’hui, entre lettres et images, à creuser en direction d’un futur antérieur, celui d’un temps perdu et, sans doute, à retrouver, sans fin. Fait rare parmi les membres de la communauté des écrivains arabophones, Abdelkader Chaoui s’essaie, au présent, à l’ère du numérique, en écrivain expérimentateur, - hasard et/ou nécessité ?- , à un exercice de remémoration au plus près d’une matière – peinture à l’huile, acrylique, papier, tissu et photoshop, à l’appui.
Une calligraphie arborescente, densément figurative et expressionniste, n’y a de cesse d’émerger présence (absence) telle la communauté des célèbres anonymes, hommes et femmes, dont le trait marquant se nomme prosaïquement (cliniquement) dans une série de sept portraits : « Difformité » (Acrylique sur toile :38/46 cm, 2021).Titre qui en dit long sur la nature encore tendue au dit passé revisité désormais dans la : « Distance », « Nulle part », « Obscurité », « Un trou sans rail »et « Des yeux en blanc ».Un « nulle part » se révélant rythme et mouvement consonants et dissonants à l’image d’une « Mosaïque » (Acrylique sur toile : 42/90 cm, 2021) qui se dresse impassible, tendue et éruptive. La calli-choré-graphie d’un écrivain-peintre se cherchant toujours avec passion parmi les fragments d’un mi-lieu d’où s’énonce une matière mémoire bâtie et improvisée, identifiable et inachevée, vouée à une impossible-possible réconciliation.

Bernabé Lopez Garcia
Faire mémoire de sa vie au jour le jour, au cœur et en marge d’une œuvre picturale et écrite, une œuvre mémoire (histoire) qu’est le Journal de Delacroix au Maroc (1832), telle nous semble être la vocation des compositions et des instantanés aquarélisés de Bernabé Lopez Garcia, du moins les travaux retenus à l’occasion, une dizaine ou presque d’un corpus de plus de 70 carnets. La note énoncée en marge de l’aquarelle intitulée : « Corniche atlantique 3 : Hommage à Delacroix (Extrait d’un Cahier de voyage N°41. Feutre 0.4 et aquarelles sur toile) laisse déduire un constat quelque peu distant et, peut-être, par moments amer lié à un sentiment de perte face aux mutations urbaines en cours à l’échelle de la ville du Détroit.
Comment de nouveau composer et construire en images et lettres une mémoire en mouvement, la sienne et celle de la ville du Détroit ? Le beau bric-à-brac de B.L.G : adresses, titres d’ouvrages, numéros de téléphones, dates de conférences, citations de propos de politiciens marocains ou espagnols compose et construit ce qui nous semble faire tache (blanche) dans un modèle quasiment « intouchable ». L’écrivain, chercheur en histoire contemporaine du monde arabe, s’approprie un genre tel un atelier expérimental qui, conjuguant permanence et contingence, « éphémère » et « éternel », s’avère encore capable d’une réelle hybridité générique et thématique. Genre et support qui se révèlent ici lieu d’une sobriété faite geste d’un regard hautement attentif à la diversité du « patrimoine » architectural notamment celui datant de la « zone internationale » : une librairie, un café, une épicerie, une mosquée ou une villa, bref, le paysage urbain pris dans les filets d’un résidant restant constamment « reporter » objectif et œil sensible au révolu, - le « bâti » souvent menacé d’effondrement, d’effacement-, ainsi qu’à l’ici et maintenant, l’actualité d’un pays, d’une ville et de l’intellectuel de l’entre les deux rives et du monde.
Divers détails sont ainsi prélevés, lus, vus et commentés, restant, souvent, soulignons-le, sans liens explicites avec des aquarelles voulues datées et hors temps. Un écart entre image et mots s’installe où s’associe par moments les dernières « nouvelles » relatives à la question du Sahara et les décisions de l’ONU s’y rapportant ainsi que l’arpentage peint de ce qui, menaçant, toujours, de se voir ville une et plurielle encombrée de clichés, fait néanmoins effet d’un entre-deux d’autant plus revigorant que l’autoportrait à l’œuvre fait face à la fascination qu’exerce encore le chef-d’œuvre du maître en même temps que le devenir des «villes de la ville» (Abdelwahab Meddeb) aussi ordinaires que déroutantes. Sans doute, la publication de « l’intégralité » des dessins et des notes pourra-t-elle éclairer davantage sur un projet, toujours en cours et, surtout, sur la manière avec laquelle s’y conjuguent modèle et copie, histoire, mémoire et oubli.

Saïd Messari
Au cœur d’une nouvelle-ancienne héraldique, les travaux en cours de Saïd Messari sont fruits (et catalyseurs) d’une fabrique dans laquelle se frappent, se gravent, s’estampillent et se moulent en 2D et 3D monnaies, blasons et d’autres anciens-nouveaux bas-reliefs. Liste circonscrite et ouverte, ces pièces rendent hommage aux écrivains «célèbres» quêteurs d’enfances (M. Choukri, A. Chaoui, M. Berrada) comme aux «anonymes» que sont les enfants de rue : «Vendeurs de cigarettes en vrac» de jour comme de nuit, toujours à la Même-Place, «Finafslblassa» rapporte l’artiste «archiviste» à travers l’un des fragments du cahier où ces derniers avaient un jour consigné sur sa demande en darija le quotidien épique qui est le leur.
Des cercles en bois de broderie sont également convoqués parmi d’autres supports où prennent place, selon la même logique épigraphique : robinet, tajine, boîte de sardines, salamandre, ouvre bouteille, trois ampoules ébréchées et trouées composant une drôle de tête rimant avec une autre à côté « bourrée » de fragments de zelliges, de lettres tombées en ruines, outre une longue et remarquable série de répétitions-variations autour d’un objet emblématique: la théière, le récipient d’un breuvage rituel convivial, populaire faisant écho au travail de deux artistes installateurs, Mostapha Boujmaoui et Faouzi Laatiriss, qui consacrent aux verres de thé fabriqués localement une place réelle dans nombre de leurs installations. S.M fait partie de ceux qui n’ont cure des « frontières » entre art et artisanat ; les « lanceurs d’alerte » quant au sort des sources et des matériaux capables d’irriguer, au présent, la mémoire notamment sensorielle. La logique disons géo-poétique des questions et des modes de recyclage et de bricolage dans et, surtout, hors tout confinement auto-suffisant, amnésique et séparé nommé histoire, identité …ou encore tableau et objet.
A contrecourant certes de tout risque d’amnésie : volonté délibérée ou non, consciente ou non, violente ou non, de « plombage » et « moulage » définitifs du temps en tant que tel, la fabrique à l’œuvre est ici micro-mausolée (musée) dont les composants matériels et immatériels, vérifiables, « archivés » et fictifs sont ceux d’une archite(c)xture fixe, poreuse et mouvante, propice à une élégie moins commémorative que « célébrative », moins représentative que restauratrice; une mémoire réfléchie, bâtie, composée mais, surtout, construction au sens de jeu d’associations et de substitutions progressif, sans fin. Chacun son bric-à-brac, chacun ses taches (blanches) dans l’immaculée conception des modèles définitifs. Le choix récurrent du support papier blanc est ici geste plus qu’éloquent de la part du quêteur qui parle d’une «enfance» comme «recettes» et «régime de mémoire». Calligraphie, broderie et gastronomie forment chez S.M ce qui fait d’évidence place au jeu d’entremêlement entre visuel, tactile, olfactif et gustatif : la source éminemment dense et hybride à même de maintenir (encore) la moindre «pièce»-objet (souvenir), le moindre mot-met (sensation) dans un état d’écart vital car (encore) revigorant entre, d’un côté, ce que l’on sent, ressent et, de l’autre, ce que l’on sait et, surtout, mémorise souvent sous la contrainte du lieu commun, prêt-à-porter, interchangeable.
Rencontre entre travaux proches et hétéroclites, «Mémoire» est le titre ouvert, ambivalent d’une exposition collective, «autochtone» et transfrontalière. Vent, ciel et eau (Elena Prentice), Journal et villes de la ville (Bernabé Lopez Garcia), visages et rosaces (Abdelkader Chaoui), recettes et régime (Saïd Messari), «l’œuvre» d’évidence non-« finie» de chaque artiste s’y déploie avec tact et force au cœur de l’un des traits marquants des arts contemporains : le «faire et ne pas faire système (Tableau ?)» (Marcelin Pleynet). Rompant avec toute tentative de séparation exclusive entre intérieur et extérieur, passé, présent et avenir, haut et bas, lettre et image, modèle et copie, mémoire et oubli… les travaux des quatre peintres sont ainsi compositionnels autant qu’associatifs mettant en avant, malgré leurs différences respectives, l’idée d’une « œuvre» matière mémoire en devenir, non essentialisée. Gestes, images et mots encore et toujours «en attente». 

Mémoire(s) de l’oubli


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