Libération

Les migrants ont leur part dans le développement de la ville

Et le revers de la médaille ?

10/08/2019 Hassan Bentaleb

L’exemple par Khouribga
Ils sont aujourd’hui à l’honneur comme c’est le cas le 10 août de chaque année. Leur rôle dans la promotion de l'économie nationale ainsi que leur contribution au développement économique et territorial du pays sont souvent loués et mis en avant. En effet, la place des Marocains du monde dans l’économie nationale est cruciale comme en atteste le volume de leurs transferts d’argent qui ont  atteint 26,77 milliards de DH au cours des cinq premiers mois de cette année contre 64,92 milliards de DH en 2018 et 65,89 milliards de DH en 2017.  

Afin d’analyser ce rôle et son impact, Libé a choisi de se focaliser sur le bassin migratoire de Khouribga qui a été marqué, selon Nabil Layachi, docteur en géographie humaine et spécialiste en matière de migration et de développement territorial, par une dynamique spatiale et des transformations qui ont relancé l’économie de la ville, comme c’est le cas, d’ailleurs, dans le reste des bassins migratoires nouveaux (régions de Béni Mellal, de Settat et Kelaat Sraghna). Pourtant, les résultats de cette transformation sont loin d’être aussi brillants qu’il n’y paraît.
Selon Nabil Layachi, l’émigration vers l’étranger a fortement marqué le paysage socioéconomique urbain de la ville de Khouribga notamment au niveau du secteur immobilier qui accapare une part importante des investissements des MRE. Selon les résultats de son enquête de terrain, la valeur des investissements dans le secteur immobilier oscille entre deux et plus de 10 millions de DH. Les plus faibles valeurs investies se concentrent essentiellement dans les quartiers populaires, alors que les valeurs moyennes sont investies dans les quartiers réservés aux classes moyennes. Quant aux enveloppes budgétaires les plus importantes, elles sont surtout dédiées aux secteurs résidentiels huppés.
Les économies accumulées sont également investies dans le commerce, les services et l’agriculture. Concernant les activités commerciales, il s’agit essentiellement de la vente de vêtements et de produits d’équipement ménager. A ces activités commerciales très communes, s’est ajoutée ces dernières années la vente de voitures d’occasion. Concernant les services, il s’agit surtout de cafés, de bureaux de change, de petits restaurants et de stations de lavage des voitures.
Ce qu’il faut souligner dans ce contexte, précise Nabil Layachi, c’est le rapport entre les occupations exercées dans le pays d’accueil et celles exercées au retour au pays d’origine et la nette correspondance entre la carte de la croissance urbaine et celle de la répartition des activités commerciales et des services exercés par les émigrés marocains au sein de la ville. Ces activités sont implantées de préférence dans les nouveaux quartiers, dans la mesure où c’est là où des opportunités d’investissement à la mesure des moyens financiers disponibles existent.
A ce propos, ce chercheur note que l’émigration a restructuré la ville de Khouribga de manière aussi forte que l’activité minière en précisant que l’émigration a conféré un autre visage à la ville.
Selon lui, la migration massive vers l’étranger a induit deux phénomènes contradictoires, à savoir l’urbanisation des campagnes avoisinantes et la ruralisation de la ville. « Les modes de vie de type urbain et les nouveaux modes de consommation de biens et services ont pénétré très loin dans les campagnes, avec l’apport financier et culturel des émigrés. Mais au sein de la ville, les comportements ruraux demeurent, surtout parmi les parents qui sont demeurés marqués par la ruralité », a-t-il expliqué.
Nabil Layachi estime, en outre, que cette émigration suscite des enjeux et des défis pour la ville dans un avenir proche. D’autant qu’une partie importante de l’échantillon de son étude déclare son  intention de retourner à la mère-patrie. « De telles intentions laissent penser que le bassin migratoire de Khouribga et sa région sont destinés à devenir, prochainement, un espace attractif pour ses émigrés, alors qu’il était lors des étapes précédentes considéré comme un espace répulsif. Un tel changement n’est pas dû à la volonté des émigrés, mais il est régi par les conditions économiques dans les pays d’accueil», explique-t-il.  D’après lui, nombreux sont les MRE qui désirent retourner dans leur région d’origine, à cause du manque d’opportunités d’emploi induit par la crise économique et la montée du chômage dans les pays d’Europe et surtout en Italie et en Espagne.
On peut citer aussi des raisons liées au contexte mondial post 11 Septembre et la montée de la  xénophobie vis-à-vis des Arabes et des musulmans qui sont tenus dans l’imaginaire collectif comme  responsables des problèmes sociaux que connaît l’Europe (chômage, montée de la criminalité et des comportements déviants).
Le premier défi posé par ce retour des MRE à Khouribga a trait aux infrastructures de base et aux services administratifs. D’après Nabil Layachi, le niveau des infrastructures urbaines de base n’est pas à la mesure des défis de développement liés à la migration internationale, puisque 60% environ des émigrés de la région estiment que ces infrastructures sont faibles, alors que la part de ceux qui ont  déclaré qu’elles étaient moyennes ne dépasse pas 35%.
Les MRE issus de la ville de Khouribga sont unanimes à considérer la corruption comme l’un des obstacles majeurs à l’investissement dans les secteurs productifs. « Selon une étude effectuée en 2000 par la Fondation Hassan II, en collaboration avec l’Institut national des statistiques et des études appliquées, 24% des émigrés à l’étranger refusent d’investir dans des secteurs productifs à cause de la lourdeur des procédures administratives, 18% pour des problèmes de financement, 13,4% en raison de l’ampleur de la corruption, et 13% du fait de la lourdeur des impôts, sans parler des problèmes d’accueil et du manque de confiance », précise-t-il.
Le niveau de performance des institutions publiques de la région est également critiqué. Ainsi, près 60% des émigrés jugent ce niveau comme faible, alors que la part de ceux qui l’estiment moyen se situe autour de 32%, ce qui impacte négativement les investissements des émigrés.
Cependant, Nabil Layachi estime  que la part jouée par les MRE dans le développement économique de la ville est à prendre avec certaines réserves puisque l’OCP demeure l’acteur économique de premier plan dans la ville malgré les transferts et les investissements des MRE et ce rôle s’est clairement manifesté en 2008 avec la crise économique.
Notre chercheur nous a expliqué, par ailleurs, que ce rôle restreint des MRE trouve son explication au niveau de l’éducation et des carrières professionnelles de ces émigrés. « Le profil des MRE issus du bassin migratoire de Khouribga ne correspond pas à celui de ceux qui sont issus des bassins traditionnels et qui se sont installés dans des pays d’accueil comme la France, les Pays-Bas et la Belgique. Lesquels ont un profil plus pointu. Ce n’est que récemment qu’on a commencé à parler de la migration marocaine en Italie, de  la 3ème génération et de la possibilité de son intégration politique et sociale dans la société italienne. Pourtant, on ne peut pas nier complètement l’apport de la migration au niveau de Khouribga puisqu’elle a induit une transition qu’on peut appréhender à travers la transformation de cette cité minière en cité émettrice de flux migratoires », a-t-il conclu.   


Commentaires (1)
1. Ouassima kannouf le 10/08/2019 13:29
C'est un article qui defini la maigration concernant les cotes ainsi des solutions qui aide a bien compris que la maigration a plusieurs roles dans le developement du pays ainsi les personne. Bravo dr nabil layachi
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