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Les manuels scolaires entre considérations didactiques et bidonnage pléthorique : A qui profite l’amalgame ?

11/09/2018 Driss Sarhan

Le chef du gouvernement dit une chose et son ministre de l’Education nationale son contraire. Preuve en a été donnée par les positions exposées par l’un et l’autre à propos de l’utilisation de la darija dans les manuels scolaires destinés aux élèves des écoles primaires.
Ainsi, si Saad Dine El Otmani est opposé à toute utilisation du dialecte marocain dans ces manuels, Said Amzazi estime, de son côté,  qu’aucun motif pédagogique n’empêcherait l’usage de noms issus du dialecte marocain dans des textes de lecture fonctionnels.
Pour le chef de l’Exécutif, il n’est pas question d’admettre des expressions, des phrases ou des paragraphes en dialecte marocain dans les manuels et sa position est « irréversible ». Et pour cause : la Constitution ne reconnaît comme langues officielles que l’arabe et l’amazigh. Ceci d’autant plus que l’article 29 de la loi-cadre régissant cette opération et qui est examinée par le Parlement, insiste sur l’obligation de l’usage uniquement de la langue en question, sans aucune autre, et ce pour empêcher l’utilisation du dialecte.
Le chef du gouvernement va plus loin. Il dit que son cabinet est prêt à renoncer aux manuels en question si les éducateurs, les linguistes, les commissions concernées et le Conseil supérieur de l'éducation, de la formation et de la recherche scientifique l’estiment nécessaire. De plus, El Otmani a indiqué que cette question ne constituait pas une « partie fondamentale » de la réforme et n’englobe pas tous les niveaux et l’ensemble des manuels scolaires tout en précisant que cela ne signifie pas non plus une sorte de "laxisme" dans l’introduction du dialecte marocain dans les manuels et les programmes éducatifs.
Des propos qui sont aux antipodes de ceux qu’a tenus le ministre de l’Education nationale qui a déclaré que l’usage de la darija dans lesdits nouveaux manuels scolaires est le fruit du travail d’une commission d’évaluation composée de spécialistes en didactique des manuels scolaires qui n’a affiché aucune opposition à l’usage de ces mots puisqu’il n’y a «aucun motif pédagogique qui empêcherait l’usage de noms issus du dialecte marocain dans des textes de lecture fonctionnels ».
Mieux, il estime que l’introduction de ces expressions en darija répond parfaitement à l’orientation de la Vision stratégique 2015-2030 qui prévoit « que l’école doit être un vecteur et un outil de transfert de la culture, tout en insistant sur le rôle fonctionnel des langues adoptées, notamment en matière de consécration de l’identité et d’ouverture sur le monde ».  
Un drôle d’argument puisque le Conseil supérieur de l’éducation a estimé dans son rapport  que le renforcement de la qualité de l’éducation se fera par une approche claire concernant les langues enseignées sur les bancs de l’école marocaine. Pour cette institution constitutionnelle, un élève marocain devra, à l’issue du second cycle, maîtriser la langue arabe ainsi que deux langues étrangères, en l’occurrence le français et l’anglais. Au début du second cycle, il pourra choisir une troisième langue étrangère obligatoire parmi un éventail comprenant notamment l’espagnol. Quant à la darija, elle est absente de l’enseignement, même si son introduction a été débattue à plusieurs reprises par le Conseil.
Une contradiction qui suscite moult questions. D’autant plus que le ministère de l’Education croit dur comme fer que l’introduction de la darija dans les manuels scolaires doit leur permettre de toucher les « différents champs linguistiques » des élèves « tout en les consolidant par des exemples réels tirés du milieu dans lequel ils vivent ». En d’autres termes, l’utilisation d’expressions en dialecte marocain dans les nouvelles éditions des manuels scolaires du cycle primaire se fait à «des fins purement pédagogiques ».
A ce propos, le département de tutelle a justifié l’utilisation  dans un manuel scolaire des mots «baghrir» (crêpes marocaines), «briouates» (nems marocains) et «ghriyba» (gâteau marocain traditionnel). Une utilisation justifiée par leur présence dans un texte décrivant «un baptême, à l’occasion duquel les membres de la famille sont vêtus d’habits traditionnels et dégustent des gâteaux marocains».
Mais apparemment, cela ne serait pas fait pour convaincre des anti-darija qui vont jusqu’à créer de toutes pièces quelques supports prétendant qu’elles figurent sur les nouveaux manuels. Et dans la foulée, certains vont jusqu’à faire de l’arabe classique une langue sacrée, celle de Dieu donc, alors que la darija serait à leurs yeux celle du diable.
Qui des deux hauts commis de l’Etat est dans le vrai et qui est dans le  faux ? Difficile de trancher. Néanmoins, les deux hommes sont d’accord sur un point : le nombre d’images contenant des expressions ou des phrases en dialecte, en circulation sur les réseaux sociaux, ne concernent pas des manuels scolaires marocains. Pour eux, il s’agit de photos et de page Facebook contrefaites et frauduleuses. Pis, certaines d’entre elles ne relèvent pas des manuels scolaires marocains et ne concernent le ministère ni de près ni de loin. Une majorité d’entre elles n’est même pas éditée au Maroc. Qui est derrière cette campagne de désinformation? S’agit-il d’une campagne improvisée ou plutôt d’un coup médiatique prémédité visant le ministre et les cadres du ministère ? Pourquoi cette campagne a-t-elle pris une telle ampleur? Et pourquoi le ministère a-t-il tant attendu avant de s’expliquer sur cette polémique? Le chef du gouvernement et son ministre n’en pipent mot. Ils se contentent seulement de brandir des menaces de poursuites judiciaires contre les parties ou les personnes diffusant ces images. Sans plus.   

 


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