Libération

Les incertitudes du changement politique en Algérie

10/08/2019 Par Hicham Berjaoui *

Depuis quelques mois, les Algériens mènent un mouvement contestataire brandissant un changement démocratique authentique, dans un pays où le maintien de la paix sociale dépend largement des recettes pétrolières. Les manifestants exprimaient, au début, leur opposition à la candidature d’Abdelaziz Bouteflika à une cinquième mandature présidentielle, avant de réclamer le départ de l’élite politico-militaire qui détient le pouvoir depuis presque soixante (60) ans.  
Auparavant, le régime algérien usait, inlassablement, du dispositif médiatique national pour mettre en garde contre une éventuelle résurrection de la décennie de la terreur d’une part, et du fonds nationalitaire du FLN d’autre part, pour empêcher le déclenchement d’une mobilisation sociale, apte à exiger une refonte intégrale du pouvoir politique en place.     
Or, le déferlement du mouvement contestataire permet de dire que le régime algérien a totalement épuisé la légitimité historico-nationalitaire du FLN, lequel s’habituait à se définir comme la formation politique ayant l’exclusivité d’avoir lutté contre le colonisateur français et obtenu l’indépendance.
En d’autres termes, le FLN ne peut plus investir dans son passé de mouvement de libération nationale pour déficeler la crise de légitimité secouant ses dirigeants et qui peut, d’ailleurs, le mettre sur la voie de l’extinction ou, au moins, de la désagrégation.
Au demeurant, il n’est plus à démontrer que les fluctuations du marché pétrolier international, causées tout particulièrement par l’instabilité sévissant en Irak, en Iran, au Venezuela et dans d’autres pays producteurs, en ont sensiblement diminué les recettes qui constituent, force est de le mentionner, le substrat du pouvoir algérien.
D’emblée, on peut croire, à la suite de plusieurs observateurs, que la capacité de négociation par le biais du pétrole, a baissé et qu’en conséquence, deux scénarii se présentent aux dirigeants algériens : le recours à la répression, ou l’acceptation de la mise en place d’un jeu politique libre et véritablement démocratique.
Plus succinctement, les solutions médianes, ou de « prise en charge », sont difficilement réalisables, et au cas où elles seraient, à nouveau, expérimentées, la réaction populaire pourrait être plus violente voire immaîtrisable.   
Cependant, le recours à la répression n’est pas définitivement inutilisable. En Syrie, le régime a pu se maintenir malgré l’intensité et l’horizontalité des soulèvements populaires. Mais, le coût exigé, consistant, paraît-il, en une renonciation masquée au Golan, demeure douloureuse, et porte la fin de l’idéologie de l’Etat syrien, fondée sur la résistance à l’expansionnisme israélien.
S’il est vrai que les responsables syriens continuent de diligenter un discours offensif vis-à-vis d’Israël, il n’est pas moins vrai que l’adoucissement de la position occidentale et de celle des Etats du Golfe, notamment l’Arabie Saoudite et les Emirats arabes unis, à l’égard de la personne du président syrien, montrent, sans équivoque, qu’un compromis, bien que ligoté par une prudence et une méfiance accentuées, s’élève entre l’axe de la modération et celui de la résistance au Moyen-Orient. Le Golan serait, dans ce compromis « contrenature », le prix du maintien d’Al Assad au pouvoir.
Il est, donc, soutenable de dire que le comportement fluctuant de l’axe occidental et de l’axe sino-russe, crée un environnement géopolitique remplissant une fonction ambivalente. D’un côté, la promotion du discours de démocratisation soumet le pouvoir algérien à une pression non-négligeable et de l’autre, la vulnérabilité de tous les acteurs vis-à-vis de compromis de dépassement, ne comportant pas nécessairement un changement politique authentique, est de nature à fragiliser la contestation populaire.  
En se référant à l’évolution du régime syrien avec lequel il a beaucoup de similitudes (le panarabisme, le multipartisme « autoritaire », la prépondérance de l’armée), le régime algérien s’attèle à la prise de mesures visant à atténuer la colère populaire, telles que l’arrestation expéditive des hauts collaborateurs du président démissionnaire Abdelaziz Bouteflika. La réception de ces interventions, « chargées de sens » faut-il tout de même le reconnaître, n’est pas homogène en ce sens que nombreux sont les manifestants qui les remettent en cause et doutent de leur véracité.
Aux yeux des manifestants, la mise en examen de Saïd Bouteflika (frère du président démissionnaire), d’Ahmed Ouyahia (ancien premier ministre) et de Mohamed Mediene (ancien général et chef du renseignement militaire), est plutôt un règlement de comptes, fomenté par le ministre de la Défense Ahmed Gaïd Salah et ne peut, de ce fait, signifier que l’armée s’est transformée en un allié objectif de la rue.
Néanmoins, l’arrestation des hauts commis de l’ex-président permet de soutenir que l’institution militaire a cessé de considérer la dynamique contestataire comme « une céphalée fugace ».
Il est loisible de relever que l’histoire post-coloniale de l’armée algérienne alimente considérablement le scepticisme des manifestants à son égard ne serait-ce que par ce qu’elle détient le pouvoir depuis le coup d’Etat mené par Houari Boumediene. La formule distributive du pouvoir en Algérie confère un rôle barycentrique aux militaires et les définit comme les gardiens de la stabilité de l’Etat. Les médias publics martèlent, dans ce sillage, que la fin de la décennie de la terreur et le rétablissement de l’ordre n’auraient pu se réaliser sans l’armée. Conformément à cette logique, les trois moments ayant jalonné l’histoire contemporaine de l’Algérie, en l’occurrence la lutte contre le colonisateur, le coup d’Etat contre Ben Bella et la fin de la décennie noire, constitueraient des « prouesses militaires ».
Si l’histoire post-coloniale de l’armée algérienne lui impartit un crédit nationalitaire considérable, le mouvement contestataire montre, tout de même, que l’instrumentalisation de l’héritage nationalitaire afin d’obtenir le soutien populaire, est arrivée à expiration. Le rajeunissement de la population, le recul des idéologies panarabe, panislamique et tiers-mondiste outre, évidemment, la détérioration des conditions économiques et sociales, sont autant de facteurs qui militent en faveur de l’émergence d’une deuxième république en Algérie.
Aussi importe-t-il de rappeler que le changement politique en Algérie n’est pas tributaire que de l’évolution intérieure du mouvement contestataire. Il serait surréaliste d’inféoder la modification de l’équilibre géopolitique traditionnel du Maghreb, qu’exprime, dans les faits, la rivalité bipolaire entre Rabat et Alger, à la volonté isolée d’un seul peuple. Des interventions pesantes voire déterminantes émanent d’une pluralité de puissances internationales (notamment l’axe américano-européen et l’axe sino-russe) qu’intéresse, incontestablement, une région maghrébine présentant le particularisme d’être un marché économique juteux et prometteur, un canal de liaison inévitable entre l’Afrique et l’Europe occidentale et un vecteur d’influence sur l’évolution de la question palestinienne constituant le noyau dur de la géopolitique moyen-orientale.     

 * Professeur de droit public
Université Cadi Ayyad – Marrakech


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