Libération
Le problème de l’habitat insalubre serait-il à ce point insoluble ?

Les toits n’en finissent pas de nous tomber sur la tête

09/11/2018 Chady Chaabi

Dans la matinée de mardi, au cœur de la médina de Casablanca, les habitants du quartier Tazarine ont été réveillés par un tremblement accompagné d’un vacarme assourdissant. En cause, l’effondrement de deux maisons menaçant ruine. Si l’une d’entre elles était inoccupée, l’autre ne l’était malheureusement pas. Bilan : deux femmes sont mortes tandis qu’une troisième a été grièvement blessée.  
A en croire les autorités locales de la préfecture d'arrondissements de Casablanca-Anfa, le bâtiment où logeaient les victimes, composé de quatre niveaux, s’est effondré en premier avant d’entraîner dans son éboulement ladite habitation mitoyenne inoccupée.
D’après un communiqué du ministère de l'Aménagement du territoire national, de l'Urbanisme, de l'Habitat et de la Politique de la ville, les deux édifices en question font l'objet, depuis plus de 5 ans, d'une interdiction d'habiter sur la base d'une expertise réalisée par le Laboratoire public d'essais et d'études. Toutefois, les ‘’alertes évacuations’’ adressées aux habitants n’auraient pas été suivies d’effet  même si deux fils de la même famille avaient bénéficié de deux appartements de la Société nationale d'aménagement communal (SONADAC) dans le cadre du programme de relogement des résidents des maisons menaçant ruine dans la médina, ayant trait à l’assainissement du foncier qui servira à la réalisation de l’Avenue Royale à Casablanca. Pourquoi dans ce cas, la maison n’a-t-elle pas été évacuée ? Réponse du fils de l’une des victimes à la MAP : « Ma mère, mes deux sœurs ainsi que ma nièce n’ont pu quitter les lieux pour cause de différend familial». Et d’ajouter : « Ma sœur aînée, qui habite dans un autre quartier de Casablanca, a bloqué le processus du dossier de déménagement».  
S’il est difficile d’intervenir dans ce genre de conflit familial, conflit qui, au passage, risque de se poursuivre en justice, toujours selon le fils de l’une des victimes, en revanche, l’incapacité des autorités à déloger les habitants est contestable. En réalité, de manière plus générale, chaque nouvel effondrement remet sur le devant de la scène un problème alambiqué, celui des habitats menaçant ruine au Maroc, et indique en creux, qu’il n’est toujours pas réglé. Entre un recensement quasi-inexistant, des procédures qui traînent en longueur, une opacité autour des critères déterminants au moment de déclarer un habitat comme ‘’menaçant ruine’’, sans oublier le gouffre existant entre l’arsenal juridique et son application ou encore le rapport de force parfois tendu, qui régit la relation entre les élus, les autorités et les populations locales, les habitats menaçant ruine n’ont pas fini de faire jaser.
Déjà, à un moment donné, on doit renouveler la validité des recensements à ce sujet. Comme nous le révélions dans notre édition du 17 février, le dernier en date remonte à 2012. Il avait estimé le nombre de ces bâtiments à 43.697 unités. Depuis plus rien. Une situation incompréhensible au regard de l’acuité du sujet, puisque des vies sont en jeu.
Bon, qu’à cela ne tienne, par contre, quand le Laboratoire public d'essais et d'études (LPEE), qui est l’entreprise publique garante des expertises, indique qu’un bâtiment est menacé, les critères à l’origine de cette décision sont entourés d’une opacité certaine, au même titre que ceux qui régissent l’Agence nationale de rénovation urbaine et de réhabilitation des bâtiments menaçant ruine, censée superviser la mise en application des programmes urbanistiques et des projets relatifs à la rénovation urbaine et à la réhabilitation des bâtiments menaçant ruine et, enfin, l’élaboration de programmes contractuels avec les parties prenantes, concernant le reliquat des bâtiments menaçant ruine, en se basant sur le recensement de 2012. Dans les faits, cette agence pèche aussi par l’absence de toute représentation territoriale et de champ d’intervention exclusif ainsi que par le fait qu’elle partage ses attributions avec les conseils municipaux, les autorités locales et les agences urbaines.
Toujours dans la même optique, des interrogations sont également suscitées par le sort des programmes et mesures prises depuis 2012 pour éradiquer ce phénomène. Ainsi, sont toujours attendues la traduction sur le terrain des affirmations de l’ancien ministre concernant la résolution du problème des 4.000 unités de logement et ses annonces à propos de la rénovation par ses services de 22.000 autres unités dans le cadre d’un programme intégré. Il s’agit aussi de savoir où en est la convention pour le traitement des édifices menaçant ruine à Casablanca ; un projet d'une enveloppe de 1.759 millions de DH en vertu duquel 6.338 édifices menaçant ruine auraient été traités, dont 2.180 devaient être entièrement détruits, 956 détruits partiellement, alors que 2.921 édifices devaient être traités et 9.250 familles relogées. Et pour finir, qu’en est-il de l’annonce du relogement définitif de 6.100 familles sur un total de 9.250 ? Sur ce dernier point, la lenteur des procédures fait office d’explication. Mais pas uniquement. En effet, les procédures qui traînent en longueur, trouvent écho dans le gouffre prononcé qui régit la relation entre l’arsenal juridique, représenté principalement par la loi 94-12 relative aux constructions menaçant ruine, et son application sur le terrain. Ce qui nous amène à un autre problème. Celui du rapport de force et des relations parfois tendues entre les élus, les autorités locales et la population. Par exemple, à Casablanca, qui d’ailleurs englobe, à elle seule, près de 51% des habitats menaçant ruine, l’évacuation d’un habitat de ce genre peut des fois tourner à l’affrontement entre les autorités et la population.   
Enfin, il paraît évident que les maisons menaçant ruine constituent une problématique qui n’a que trop duré faute de volontarisme politique. Pour plusieurs élus de la nation, en termes de politiques publiques, ce dossier n’aurait jamais été classé comme une priorité. Il a toujours souffert, selon eux, du manque de vision prospective, de l’absence d’un cadre légal précis et de moyens d’intervention adéquats. Et apparemment ce n’est pas près de changer pour l’instant. Si on part du principe que la série noire des effondrements de maisons menaçant ruine s’est poursuivie avec le drame de mardi, et cela depuis bien longtemps, pourquoi les choses changeraient maintenant plus qu’avant ?


Commentaires (0)
Nouveau commentaire :