Libération

La révolution numérique en marche

19/12/2019 Par Adam Boubel Etudiant en droit

Au terme de la révolution que nous vivons, une décentralisation des institutions et de la pensée est nécessaire. La révolution à laquelle je fais référence est la révolution technologique, numérique.
La numérisation est le terme en vogue en matière de politiques publiques ces dernières années, c'est d'ailleurs l’un des objectifs prioritaires de tout gouvernement.
Le progrès, c'est bien. Mais est-ce que la technologie, la numérisation et l'intelligence artificielle seront réellement un apport et un facteur importants pour réaliser ce progrès? Si progrès il y a, à qui profitera-t-il?
Au cours d'une de ses interventions, le sénateur français Fabien Gay a concrètement contribué à cette question: il avait demandé, rhétoriquement, si l'intelligence artificielle et la robotisation que connaissent les sociétés allaient "être au service de l'humain, des salariés, pour moins de temps de travail, pour par exemple partager le temps de travail "ou si la robotisation allait être simplement "tournée vers la question du profit".
Voilà des aspects intéressants qui sont rarement discutés par les médias et par les intellectuels, au Maroc et ailleurs. Julien Brygo avait écrit un article à ce propos (Peut-on vivre sans Internet, Le Monde Diplomatique, août 2019). Dans cet article, il démontre les inégalités sociales naissantes de la dématérialisation de l'administration en France. Ce qui me paraît important dans son article, c'est que le service public est... public. Qui dit public dit gratuit. Mais qu'en est-il du service "public" numérisé: l'accès à Internet est-il gratuit? L'utilisation d'un téléphone ou d'un ordinateur est-elle à la portée de n'importe qui? Ici se dévoilent deux problèmes: le coût de la numérisation et de l’analphabétisme (et "illectronisme") de la population.
Mais pourquoi nos Etats se pavanent-ils par ces réformes dites titanesques alors que seuls les coûts le sont?
Concrètement, 45,1% de Marocaines et Marocains ne savaient ni lire ni écrire, selon l'Enquête nationale sur l’emploi réalisée par le Haut Commissariat au plan en 2014. Si près de la moitié de la population marocaine est analphabète, alors comment diable le gouvernement peut-il croire une seule seconde que la dématérialisation profitera au pays?
On peut même lire sur le site officiel du ministère de l'Economie, des Finances et de la Réforme de l'administration que : "On entend par le terme « simplification des procédures administratives » la mise en oeuvre d’une série de mesures concrètes et pragmatiques destinées à faciliter les interactions entre l’administration et ses usagers. Il s’agit notamment de : ... Promouvoir l’utilisation des technologies de l’information dans les procédures, à travers la généralisation des services en ligne."
Le gouvernement marocain a toutefois pris des mesures pour former des personnes pour qu'elles ne soient pas "déconnectées" et qu'elles puissent s'adapter à cette nouvelle ére. Néanmoins, les seules personnes que l'administration a formées ont le statut de fonctionnaire. On forme donc l'administrateur sans former l'administré, le premier concerné.
La question qui s'impose d'elle-même est le pourquoi de ce chantier dématérialisé et dématérialisant. Mais également, pour ne pas nous restreindre dans notre développement, l'intérêt de l'introduction de l'intelligence artificielle dans nos vies.
Le numérique n'a pas revêtu l'aspect d'une révolution par hasard, cela est dû à la fois au changement de la manière de production mais également aux forces productrices de la plus-value.
Quand on parle de plus-value, on fait essentiellement référence au producteur et à l'ouvrier. Le premier est celui qui possède le capital, c'est le bourgeois du XIXe siècle, tandis que l'ouvrier représente le prolétariat, qui s'accroît avec l'accroissement du capital, c'est-à-dire son accumulation par les détenteurs des moyens de production. Ce qui précède est une description marxiste d'il y a deux siècles et qui est toujours valable jusqu'à aujourd'hui, mais risque de ne plus l'être.
D'après une étude menée par deux chercheurs de l'Université d'Oxford qui traite du futur de l'emploi au vu de la numérisation (« Le futur de l'emploi : quels sont les métiers qui peuvent le plus facilement être informatisés ? » par Carl Benedict Frey et Michaël Osborne), près de 47% des métiers se verront automatisés avant 2040. De surcroît la majorité des métiers qui risquent de disparaître seront des métiers qui ne nécessitent pas de pré-requis intellectuels ou universitaires.
Outre l'aliénation des rares ouvriers qui seront derrière une infinité de machines, le problème se posera quant au devenir des masses ouvrières mises au chômage par la force du "progrès".
Si, au Maroc, les taux de chômage oscillent ces dernières années entre 9% et 11% (9,8% en 2018), et que les chômeurs de sexe féminin ont atteint un pic jamais égalé de 15,2% en 2018, alors même que la population féminine est plus nombreuse  que la population masculine, comment comptons-nous, nous, car c'est un problème qui concerne la collectivité, trouver une alternative à ces futurs ex-salariés?
Le progrès doit être une source d'indépendance de l'humain. "L'accumulation du savoir, des maîtrises, des forces productives générales du génie social" doit contribuer considérablement et primordialement au bien-être et à l'épanouissement des hommes et des femmes, salariés fussent-ils ou pas.
Si un bien a pour principal but la satisfaction d'un besoin, alors le travail est la roue motrice pour la création de ce bien. Mais le travail, avant d'être cela, est bien d'autres choses.
Gibran Khalil Gibran écrit dans son livre “Le Prophète” : "C'est en restant au travail que vous manifestez un véritable amour de la vie", quant à Marx, pouvons-nous lire dans “Travail, salarié et capital” : "La force de travail est ... une marchandise que son possesseur, le salarié, vend au capital. Pourquoi le vend-il? Pour vivre. Mais la manifestation de la force de travail, le travail, est l'activité vitale propre à l'ouvrier, sa façon à lui de manifester sa vie."
Le premier, Gibran Khalil Gibran, fait référence au travail comme un outil d'épanouissement de l'Homme. Le second, Marx, au contraire, considère le travail comme un simple moyen de subsister: pour le salarié, "le travail n'est pas une partie de sa vie, il est plutôt un sacrifice de sa vie". Deux écoles antinomiques ou complémentaires?
Si la robotisation et la numérisation atteignent un stade d'avancement poussé, la comparaison entre ces deux écoles n'aura pas lieu d'être car il n'y aura ni travail, ni salarié. Il n'y aura que profit!

La révolution numérique en marche


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