Libération

“L'insensible” d'Ivan I.Tverdovsky

Un film noir et sans concession sur la Russie d'aujourd'hui

11/09/2019

Le dernier film du réalisateur russe est une peinture dérangeante et sans espoir de la société de son pays.
Ivan I. Tverdovsky, réalisateur de Space Dog (2013), Classe à part (2014) ou Zoologie (2016) revient avec Insensible, en salles le 11 septembre. Police, justice, médecine… La corruption se joue à tous les niveaux dans cette société gangrénée dépeinte par le cinéaste russe, où chacun défend ses propres intérêts avec férocité et cynisme dans un monde devenu "insensible". Un film dérangeant.
Le film raconte l’histoire d’une mère qui vient chercher à l'orphelinat son fils Denis, qu'elle a abandonné à la naissance seize ans auparavant dans une "boîte" prévue à cet effet. Oksana ne s'est depuis manifestée qu'épisodiquement mais semble cette fois bien décidée à obtenir la garde de son fils. L'adolescent souffre d'une insensibilité congénitale à la douleur, une maladie génétique rare, et lourde, qui nécessite des soins constants. La direction de l'orphelinat oppose à la mère un refus catégorique, mais Oksana  et Denis ont tout prévu, et se passant de l'autorisation de l'institution, ils filent à l'anglaise...
La mère a tout préparé dans son appartement pour accueillir son fils. Il aura pour la première fois de sa vie sa chambre. Ils fêtent les retrouvailles dans la pénombre de l'appartement cossu, presque nus, dans des danses lascives, quasi incestueuses (dans la maison il faut ôter les vêtements, contaminés par la saleté de l'extérieur). Oksana n'a pas appris à être mère, et excepté dans une courte scène comme une parenthèse vite refermée, le réalisateur n'essaie pas de nous faire croire à sa sincérité, ni à la comédie de l'amour qu'elle joue à traits forcés, complètement paumée.
Car cette mère a aussi fomenté des projets peu reluisants pour son fils : l'insensibilité de l'adolescent est utile pour que fonctionne à merveille une combine mise au point par son groupe d'amis (un gang de policiers, médecins, magistrats, avocats véreux…). L'idée : faire se jeter Denis sur les voitures pour extorquer de l'argent à de riches pigeons soigneusement choisis… (une pratique inspirée de la réalité).
Le film nous présente deux mondes. D'un côté l'orphelinat, dans lequel les enfants et les adolescents sont tous sur un pied d'égalité, en uniforme, dans une institution comme un cocon, où ils vivent certes coupés du monde et où certains jeux peuvent paraître cruels, mais qui les accueille et les protège (une métaphore de l'ancien monde soviétique ?). Le réalisateur appuie en filmant cet espace dans une éclatante lumière du jour, musique synphonique. De l'autre, le monde extérieur :  une jungle où, comme le dit Denis, "c'est compliqué", et "les gens ne s'aiment pas", filmée la nuit, lumière des néons, sirènes, musique électronique (métaphore du nouveau monde russe, libéral?). Au centre, Denis, cet être pur et insensible, qui en passant de l'autre côté du miroir retrouve paradoxalement sa sensibilité, mais perd du même coup la valeur qu'il représente aux yeux de ses protecteurs. On laissera le spectateur interpréter à sa guise cette allégorie à plusieurs entrées.
La mise en scène est construite avec les codes du documentaire (un genre que le réalisateur pratique et qu'il avait envisagé pour le film), une caméra toujours en mouvement, comme pressée de capter une réalité difficile à attraper. Ivan I. Tverdovsky emprunte également aux codes de la bande dessinée, des comics américains et des films de super-héros.
Le réalisateur russe ne tente pas de tirer sur la corde sensible. Il filme simplement le spectacle effarant d'une société dominée par le profit (on y compte beaucoup les billets), ouvertement corrompue, sans fraternité (si ce n'est dans les associations de malfaiteurs), qui cache en réalité une grande misère humaine, et des personnages enfermés dans leur solitude.
Pas de pathos chez le réalisateur russe. On est sidéré, plus qu'ému. L'énormité de ce que nous est montré est telle que parfois on a le sentiment d'assister à une farce, comme si nous aussi, spectateurs, avions en quelque sorte reçu un traitement d'insensibilisation. Un film fort sur l'impuissance.  


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