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Jerome David Salinger: Un écrivain de l’errance et de la solitude

07/11/2018 Par Miloudi Belmir

Ecrivain américain, J.D Salinger dut sa célébrité à un seul roman (L’attrape-cœurs), roman classique, qui exerça une immense influence. Ses romans de grande haleine sont presque tous des chefs-d’œuvre : ce sont des romans spécifiquement américains d’un grand intérêt descriptif et d’une écriture très ferme, ce qui lui valut une notoriété de bon aloi. Pour caractériser ses œuvres, il suffit d’en citer les titres. (L’attrape-cœurs); (Le receveur dans le seigle) ; (Fanny et Zooey) ; (Nine Stories) ; (Soulever la poutre de toit) ; (Pour Esmi avec amour) ; (Un jour rêvé pour le poisson banane) ; (L’homme hilare) ; (Hapworth 16).  
     Quand il était jeune homme et qu’il rêvait d’être écrivain, c’était en roman. Ecrire ne lui avait jamais fait si peur. L’écriture lui apprit beaucoup plus de choses que les plaisirs de la vie. Comme il avait du talent, il se tournait vers une forme d’écriture plus élevée et se mit à écrire des nouvelles. Mais son père se fâcha. Fallait-il que son fils   unique lui réservât de  pareils déboires ? L’esprit de l’aventure et le  sens de la liberté, qui lui sont innés, commencèrent à se manifester, et chercha  à les faire valoir.
J.D.Salinger offre l’exemple rare d’un grand écrivain. Ce qu’il y a d’unique dans son cas est que cet écrivain ait été un Américain incompris. Tous ceux qui l’ont connu aux différents âges de sa vie, en ont gardé un souvenir qui tient de la fascination. C’était un  écrivain errant ; il aimait les pavés des rues, les maisons closes, les bistrots, les cabarets de nuit et les ermitages bouddhistes : « La vie est un jeu. La vie est un jeu, mais on doit le jouer selon les règles ».
Toute sa vie, il devait conserver du monde une vision inquiétante. Cette vie d’errant avait développé chez lui un pessimisme craintif qui avait toujours existé au fond de son caractère ; il devint sceptique et en était  arrivé à maudire tout le monde, non parce que son existence était dure, mais parce qu’il a expérimenté sa vie dans la rue : « Les gens pensent toujours que ce qui est vrai cent pour cent. Je m’en balance, sauf que ça finit par m’assommer quand les gens me disent que tout de même, à ton âge... ça m’arrive aussi d’agir plus vieux que mon âge – oui, oui, ça m’arrive – mais les gens ne le remarquent jamais. Les gens ne remarquent jamais rien ».
Le monde de J.D.Salinger était celui des marginaux parmi lesquels se sont déroulées sa jeunesse et sa destinée littéraire. Très humble, impressionnable, il aimait beaucoup être proche de ces marginaux, de leur langage et de leur perception du monde. Ainsi J.D.Salinger était tiré vers des noyaux des ivrognes pour partager leurs moments intimes. Il évoquait ainsi plus tard cette période de sa vie : « Pourquoi j’y vais ? Eh bien, j’y vais parce que j’en ai marre de me lever furieux le matin et de me coucher aussi furieux le soir. J’y vais parce que je juge comme un vrai Salomon tous les pauvres types que je connais. En réalité, ça ne m’embête pas en soi de juger les autres, parce que, au moins, je les juge avec mes tripes, pas avec ma tête… et puis, de toute façon, je sais que je paierai cher un jour ou l’autre pour tous les jugements que j’aurais formulés ».
Les rapports de J.D.Salinger avec les intellectuels étaient complexes. Avec les intellectuels médiatiques, davantage encore. Il n’était pas un bon complice au sens classique du terme. Il leur reproche d’avoir mis l’accent sur la grandeur de l’Amérique que sur les souffrances des Américains. On le soupçonne, on l’accuse d’avoir considéré l’intelligentsia américaine comme pitoyable et impuissante ou de l’avoir décrit d’après des jugements mal fondés : « Je ne te cherche pas à te faire croire- il dit que seuls les gens instruits, les érudits, apportent au monde une contribution valable. C’est faux, mais ce que je dis que les gens instruits, les érudits, s’ils sont aussi brillants et créatifs – ce qui malheureusement n’est pas souvent le cas – ont tendance à laisser les témoignages beaucoup plus intéressants que ceux qui sont simplement brillants et créatifs, ils expriment plus clairement et en général ils cherchent passionnément à développer leur pensée jusqu’au bout. Et-plus important encore –neuf fois sur dix, ils ont plus d’humilité que le penseur peu instruit ».
Toute sa vie, J.D.Salinger traînera une réputation d’arrogant. Il a beaucoup souffert de cette image que les critiques s’amusaient à lui coller à chaque nouveau roman. Il voyait avec douleur que cette critique qu’il respectait se montrait irritable et se consumait à petit feu. Malgré toutes les diatribes, il se battait comme un tigre pour écrire et vivre : « Quand je suis vraiment tracassé, je ne me contente pas d’attendre que ça passe. Souvent même ça me donne la colique; mais je ne vais pas aux chiottes, je suis trop tracassé pour y aller. Je ne veux pas arrêter de me tracasser pour y aller».
Avec un sentiment amer de l’esprit de l’œuvre, il écrivait « L’attrape-cœurs ». Le sujet évoque la destinée d’un adolescent new-yorkais Holden Caulfield enfoncé sans espoir dans une vie caractérisée par l’ivresse, le libertinage, l’errance et vouée à sa perte par la force des événements. « L’attrape-cœurs » est aussi un roman philosophique où conversent dans un cadre de fantaisie, des personnages ironiques, désabusés, sceptiques. Les héros parlent toujours et raillent tout ; la liberté qui est un rêve, la société qui est un mensonge, la morale qui n’est qu’hypocrisie, la chasteté qui n’est qu’une sottise.      
Pendant tout le temps qu’il travailla à (L’attrape-cœurs), il eut à subir les critiques de bon nombre de ses compatriotes au sujet de son ouvrage. Parfois, des critiques émettaient l’avis que ce roman ne fût pas dans le goût américain. J.D.Salinger, sans irritation, écrivait à ce sujet : « Mon rêve, c’est un livre qu’on n’arrive pas à lâcher et qu’on l’a fini on voudrait que l’auteur soit un copain, un super – copain et on lui téléphonerait chaque fois qu’on en aurait envie ».
« L’attrape-cœurs » était plus qu’une œuvre pour lui. Tous ses héros sont, plus ou moins, des âmes révoltées, qui fatalement se trouvent en conflit avec les conventions tyranniques de la société où ils vivent, et qui soutient dans leur calvaire une force intérieure, quelle que soit cette force : amour, solide appétit de la vie et scepticisme gaillard : « Je serais juste l’attrape-cœurs et tout. D’accord, c’est dingue, mais c’est vraiment ce que je voudrais être. Seulement ça. D’accord, c’est dingue ».
On a souvent dit que l’intelligentsia américaine n’aidait pas à démêler les problèmes les plus complexes et les plus brûlants de leur époque ; on a condamné cette intelligentsia pour avoir douté, hésité et en dernière instance choisi le silence. J.D.Salinger avait-il ce genre de problème de conscience ? Bien qu’il ait vécu dans ce pays capitaliste, il est convaincu que cette nation vit dans un climat de désespoir. Ce désespoir le conduit à prendre clairement conscience de sa responsabilité en tant qu’écrivain frustré : « Cet  échec vers lequel tu cours, c’est un genre d’échec particulier et horrible.
L’homme qui tombe, rien ne lui permet de sentir le fond. Il tombe et il ne cesse de tomber. C’est ce qui arrive aux hommes qui, à un moment ou un autre durant leur vie, étaient à la recherche de quelque chose  que leur environnement ne pouvait leur procurer ».
Vivre en Amérique signifie tendre la main à tous ceux qui haïssent la vérité. Ses griefs contre la destinée de l’Amérique, on les a lus  dans ses écrits, mais ce qui le blesse encore davantage, ce sont les critiques qui lui reprochent de ne pas dire toute la vérité sur son époque. Dans de nombreuses soirées, on lui reproche aussi son élitisme, de trop dire, ou de ne pas assez dire. J.D.Salinger répond pertinemment qu’il a tenté toute sa vie d’écouter ses détracteurs pour peu qu’il trouvât en eux quelque chose qui fût digne d’attention : «  Je me demande où allaient ces canards quand le bassin était tout gelé, tout couvert de glace ».
Il était sur bien des points en désaccord  avec ses compatriotes ; il voyait dans le capitalisme un fatalisme qui soumettait sans rémission l’homme à une vie tourmentée et niait son rôle dans la société. Longtemps il ne put se défaire de ce jugement. Au travers de quelques notes de son ouvrage, on peut juger de peines plus secrètes, plus personnelles, qui vinrent rendre encore plus difficile la vie de J.D.Salinger à cette époque : « - Vous ne vous faites aucun souci pour votre avenir ? – Oh oui bien sûr. Bien sûr que je me fais du souci pour mon avenir. « J’ai réfléchi une minute ». Mais pas trop, quand même. Non, pas trop, quand même.- ça viendra, dit le père Spencer. Ça viendra un jour, mon garçon. Et alors il sera trop tard ».     
Si l’on se tourne vers le passé de la littérature américaine, il n’est certainement pas difficile de constater que presque tous les écrivains ont écrit sur la vie des Américains, qui cachait une menace d’isolement moral, d’appauvrissement intellectuel et de chute de force. Mark Twain, Tennessee Williams, Henry Miller, Charles Bukowski, William Faulkner, Scott Fitzgerald, et Ernest Hemingway ont sonné dans leurs ouvrages la charge contre les mensonges, les rancunes, les injustices et les lâchetés de la civilisation capitaliste. Ces critiques montrent sans doute de la manière la plus éclatante à quel point ces écrivains, et parmi eux J.D.Salinger, connaissaient bien, alors, le Nouveau Monde.
Au fils des années, J.D.Salinger était devenu la cible de critiques et même d’attaques personnelles. La lecture des journaux provoque sa colère, il découvre qu’il a des ennemis. Il les connaissait, mais il ne pouvait pas répondre à leurs diatribes. Face à ce déferlement de critiques, il a entamé une nouvelle vie : celle de solitaire. Une fois dans la solitude, il se sent à l’aise et commence à écrire d’autres ouvrages. Cette sérénité ne durera guère. La vie solitaire qu’il mène alors, n’efface pourtant pas son amertume face à l’ingratitude de ses proches.     
Réfugié chez lui, J.D.Salinger passait ses journées à boire et à écrire. Il n’osait plus aller se soûler au-dehors. Comme il en avait été toute sa vie, il se foutait de ce que rapportait son écriture. L’argent n’avait jamais rien représenté pour lui. Privé de copains avec lesquels il aurait pu discuter et boire un coup, il marchait de long en large dans sa chambre lorsqu’il n’écrit pas, parlant tout seul. Souffrait-il ? Rarement son âme agitée laissait échapper un soupir, un cri de regret nostalgique de sa liberté perdue.
La solitude lui apprit beaucoup plus de choses que la rue ou la famille. Toute leçon morale, il la déclarait stérile. Ces leçons n’ont jamais rendu personne heureux, plus libre ni mieux portant. En revanche, ils vantent les idéaux qui ont trait aux croyances rigides et négatives. Ainsi débuta pour J.D.Salinger, un sentiment d’isolement auquel se destinait sa vie : « Vous pouvez jamais trouver un endroit sympa et paisible, parce qu’y en a pas. Ca peut arriver de croire qu’y en a un mais une fois que vous y êtes, pendant que vous ne regardez pas, quelqu’un s’amène en douce et écrit « Je te maudis » juste sous votre nez. Essayez pour voir. Je pense que même si je meurs un jour, et qu’on me colle dans un cimetière et que j’ai une tombe et tout, y’aura « Holden Caulfield »  écrit dessus avec l’année où je suis né et celle où je suis mort et puis juste en dessous y aura «  Je te maudis ». J’en suis positivement certain ».      
Grâce à la sobriété qu’il avait acquise au cours des longues années de vie errante, J.D.Salinger se transforma complètement. Il prenait de la distance et se retranchait dans son monde intérieur. Il sentait, dans ce silence, du chagrin, des larmes et comme un sourire morne et lointain. La solitude était lourde comme du plomb et terrible. La solitude le disposait à méditer sur la vie et sur le sort de l’homme, plein d’imprévus et de mystères : « L’adieu, je veux bien qu’il soit triste ou pas réussi mais au moins je veux savoir que je m’en vais. Sinon, c’est encore pire ».     
Les jours de J.D.Salinger s’écoulaient avec une monotonie absolue. Personne ne venait le voir. Ses pensées étaient troubles et pénibles ; pendant des jours entiers il roulait dans sa tête une seule idée, il rêvait à revivre un moment de son passé. Il songeait à ses errances d’antan et à ses anciens copains. Mais ce rêve ne lui venait que dans la solitude. Au fond de son cœur, il pensait que c’était encore possible: « On pouvait pas se figurer qu’il y aurait encore quelque chose qui viendrait ».      
La solitude modifia profondément sa vie d’écrivain. Son existence libre et insouciante avait pris fin, il avait des soucis de santé, il lui fallait respecter une certaine discipline. La mort de ses meilleurs amis lui sera cruelle. Il ne voyait plus ces amis qui animèrent autrefois le climat parfois lourd et morose de la vie. Après eux, les médiocres régnèrent : artistes de second ordre, écrivains en mal d’échos, arrivistes prêts à concéder n’importe quoi : « De quoi foutre le bourdon, et de temps en temps, en marchant, sans raison spéciale, on avait la chair de poule. On ne pouvait pas se figurer que Noël viendra bientôt. On pouvait pas se figurer qu’il y aurait encore quelque chose qui viendrait ».    
Les dernières années de J.D.Salinger furent tristes. L’abandon de son épouse Colleen O’Neill le fit s’effondrer. Il est plus isolé que jamais. Sa pensée se perdait dans des contradictions auxquelles il ne voyait pas d’issue. Les problèmes de l’Amérique, l’avenir des écrivains, la dégradation des valeurs civiques et morales, tout cela maintenait J.D.Salinger dans une perpétuelle tension d’esprit et le poussait à des réflexions nombreuses et alarmantes : « J’espère que lorsque je mourrai quelqu’un aura le bon sens de me jeter dans une rivière. N’importe quoi plutôt que le cimetière. Avec des gens qui viennent le dimanche vous poser des fleurs sur le ventre et toutes ces conneries. Est-ce qu’on a besoin de fleurs quand on est mort ? ».       
Dans ses souvenirs, Bruno de Cessole l’écrivain et le critique littéraire, se désole de ne pas avoir découvert J.D.Salinger à temps. Il était trop tard lorsqu’il le remarqua : « L’univers de J.D.Salinger était celui de l’adolescence et de sa révolte contre le monde, thème classique de la littérature américaine de Mark Twain à Hemingway, mais auquel il avait su donner une coloration inédite, entre humeur et ironie. A rebours des dithyrambes quasi unanimes que son œuvre a suscités, J.D.Salinger nous semble un écrivain mineur et fortement surestimé, exemplaire d’une forme d’immaturité affective et sociale assez bien représentée aux Etats-Unis, et sans doute est-ce la raison d’un succès qui le dépassa. Au fond, la plus belle réussite de J.D.Salinger fut d’avoir transfiguré sa vie en œuvre et haussé le non-être à la dignité de l’être ».


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