Libération
Hommage : Sur les traces d’un robin des droits

La triste disparition d’Amale Samie, raconte aussi la fragilité et l’inquiétude naissante des petites gens qu’il aura côtoyés et défendus au crépuscule de sa vie.

13/02/2018 Chady Chaabi

Amale Samie nous a quittés dans la grisaille d’un samedi. Le torrent de louanges, de souvenirs et de mots tendres, racontant par fragments, la vie d’un collègue, ami ou mentor, a dévoilé les multiples facettes d’un modeste géant à la plume aiguisée telle une épée, célèbre par sa chronique « Faut-il vous l’envelopper ? » et son roman « Cèdres et baleine de l’Atlas ». Il a aussi été l’observateur au regard décalé d’une société urbaine qu’il a pourtant quittée à l’aube du nouveau millénaire. Symbole d’un volet peu connu de sa personnalité, ce choix a suscité notre curiosité. Viscéralement attaché aux hauteurs et cimes enneigés de l’Atlas, il s’y est installé pour défendre farouchement les droits d’une population accablée par l’isolement. Un parcours associatif où il aura brillé à l’abri des projecteurs. Car en vérité, derrière sa droiture et sa bienveillance qui en faisaient un maître à penser par soi-même et pour les autres, se cachait aussi un caractère bien trempé et une générosité illimitée, le tout drapé d’une discrétion légendaire. Guidés par la curiosité, nous avons décidé d’aller sur les traces des chemins qu’il a traversés, des combats qu’il a menés et autres empruntes qu’il aura laissées, à Maimoura Tassemit, une localité située sur le versant Ouest d’un géant de province, le
« Tassemit ».
La verdoyante ville de Béni Mellal nous a accueillis par un ciel ensoleillé entre deux jours de pluie. Ville agricole dominée par les Monts Tassemit et Ighnayen, elle a été l’étape initiale de notre voyage. Accompagnés d’un trio pour lequel cette partie du Maroc n’a pas de secrets, Chaâbi Abdessamad, Lachguar Mohamed et Aziz Aït Mimoun, nous prenons la direction du petit patelin de Moudej. En longeant Ain Asserdoun, la plus grande source d’eau de la région, on se remémore les paroles d’un personnage rencontré une heure plus tôt. Attablé à la terrasse d’un café, béret vissé sur le crane et cigarette constamment allumée, Mohamed El Hajjam, directeur du journal régional Milafat Tadla, nous fait une révélation. La source fut l’objet du premier combat mené par Amale Samie dans la région «Je l’ai connu en lisant un article titré : Yassinissement, fin des années soixante-dix» dit-il. « A l’époque, la Régie autonome de distribution d’eau et d’électricité du Tadla venait d’être créée. Amale Samie suspectait Haj Mohamed Yassine, président de la municipalité, de vendre l’eau de l’Ain à la RADET ». Cette affaire a longtemps fait jaser car amplifiée par des rumeurs peu fondées, prêtant aux deux protagonistes une rivalité à caractère familial. Mais l’essentiel est ailleurs.
Nous nous engouffrons dans l’Adrar (Montagne) en empruntant une route sinueuse et escarpée, avant de bifurquer sur un chemin de terre et de pierre, cerné par de faux poivriers. Une bonne dose de secousses plus tard, une bâtisse en ciment apparaît au loin. C’est l’unique école de Maimoura Tassemit, notre destination. Là où Amale Samie s’est installé et a combattu pour les droits de la tribu qui y vit, les Ait Saïd.
Ici où la nature est reine, impossible de passer inaperçus. Khalid, dix ans, nous épiait maladroitement caché derrière un thuya. Après les présentations d’usage, une fois le nom d’Amale Samie prononcé, son visage s’est illuminé. Il nous conduira vers la modeste auberge de ce dernier, là où nous devions rencontrer Mustapha, le gardien des lieux. Sur le chemin, nous traversons une forêt qui, par le passé, a cristallisé toutes les attentions et généré moult tensions. Mais cette histoire, on y reviendra plus tard.
Noyée dans les arbres fruitiers, l’auberge était bien là, à l’inverse de Mustapha. Logique, samedi, c’est jour de Souk à Moudej. Nous décidâmes d’en prendre la direction, portés par l’intime conviction qu’il en savait suffisamment pour étancher notre soif de savoir. Une intuition confirmée par l’intéressé, retrouvé, exposant du miel sur le bord de la route.
La trentaine passée, Mustapha n’était pas seulement un gardien mais bien plus que cela : « J’étais son ami et ce depuis le jour où je lui ai vendu la parcelle de terre où se trouve l’auberge, en 2002 » nous a-t-il révélé, l’œil nostalgique, avant de poursuivre : « Ici, Samie était respecté par toute la tribu, c’est grâce à lui que nous avons obtenu l’annulation du projet de la réserve naturelle et réussi à sortir nos amis de prison ».
En effet, le Mouflon Gate a failli générer un drame évité in extremis. En 2008, le Haut-Commissaire aux eaux et forêts et à la lutte contre la désertification décide de cloisonner la forêt de cèdres à Maimoura Tassemit, en vue d’y installer une colonie de mouflons. Or, il se trouve que l’activité principale des Ait Said est l’élevage de chèvres et moutons montagnards, donc l’accès au pâturage de la forêt est indispensable, et puis au regard de la signification du mot Tamessit (froid), il parait évident que l’accès au bois l’est tout autant.
Mis au courant, Amale Samie s’empressa de fédérer la population locale, convaincu que l’union était leur meilleur atout dans le combat qu’ils s’appétaient à mener. Ainsi, une branche de l'Association pour le développement durable ASSID vit le jour. La confrontation entre les deux camps aura duré plusieurs mois. Des sit-in ont été organisés suite auxquels plusieurs femmes et hommes furent emprisonnés, avant d’être sauvés sur le gong par l’action de l’association et le tollé médiatique orchestré par Amale Samie. Dans cette affaire, la forte amitié qui le liait à Mohamed Fanid, wali de Tadla-Azilal à l’époque, a volé en éclats.
Au bout du compte, la cloison a disparu du paysage et l’introduction du mouflon fut annulée. Mais pour Samie, ce n’était que le début. Il s’est tout de suite attaqué au droit à la scolarité. En levant des fonds, il a aidé à construire l’école du village. Puis, l’association s’est développée au point de fédérer d’autres localités, comme celle de Tinghir, sur l’autre versant du Mont, où là aussi une école fut ouverte.
D’après Mustapha, Samie était présent là où l’on avait besoin de lui. Il arpentait les routes de montagnes, entre Ait Saleh, Anergui et Zaouiat Ahanssal où il a été vu pour la dernière fois. « En juillet, il est venu passer quelques jours ici, puis il est parti s’installer à Zaouiat Ahansal en famille pour les vacances.
J’y ai passé avec eux une semaine. C’étaient mes derniers souvenirs de lui. Excepté un coup de téléphone, intervenu deux semaines avant sa mort» a-t-il repris. «Il m’a annoncé qu’il devait passer des examens à l’hôpital et m’a demandé d’envoyer ses olives au moulin à huile en attendant son retour. Son huile y est encore», conclut-il d’un ton triste et inquiet à la fois. Car pour Mustapha, la mort de Samie est autant synonyme de la perte d’un ami que de la fragilité naissante de l’association, en dépit des 132 membres qu’elle compte.
A titre d’exemple, Samie était garant de la tenue des cours à l’école du village, et « cette année, comme il était absent en septembre, le début de l’année scolaire fut décalé de plusieurs semaines à cause de l’absentéisme des enseignants », argue Mustapha, excédé par ce sentiment d’injustice qu’il continue de développer «La tribu se sent isolée et livrée à elle-même face aux forces de la nature. Nous n’avons ni eau ni électricité et nous vivons avec l’impression que les pouvoirs publics se vengent de nous. Ils ont délaissé la piste qui passe par cette zone pour asphalter celle de moindre importance reliant la commune de Foum El Ansar à celle de Larbaa Noukabli. Notre tribu se meurt à petit feux», conclut-il. Dans les régions montagneuses du Maroc, ce discours est la norme, mais est-ce une raison suffisante pour passer sous silence une telle souffrance ?
A la manière d’un robin des droits, Amale Samie a consacré les dernières années de sa vie à faire raisonner l’inaudible parole. Et maintenant qu’il n’est plus là, leur sort est incertain. Alors qu’à y regarder de plus près, entre autres proximité avec Béni Mellal, possibilité de randonnée, sports de montagnes ou encore camping, Maimoura Tassemit revêt un indéniable attrait touristique voué à favoriser son développement économique. Mais avec la mort d’Amale Samie, l’unique auberge de la zone est dorénavant fermée, à l’image de l’horizon de la population.  


Commentaires (3)
1. Samie Bouchra le 15/02/2018 07:46
Magnifique cadeau pour son anniversaire!
2. Haytou le 15/02/2018 08:58
Repose en paix Mon grand Frère
3. Goblet Marie Louise le 15/02/2018 14:32
Peu de gens on eu comme lui le bonheur et l''intelligence de se preparer le paradis. C''etait un grand homme . Tres bel hommage. Qu'' il repose en paix dans sa derniere demeure.
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