Libération
En situation irrégulière par la force des choses

03/05/2018 Hassan Bentaleb

En l’absence de services consulaires, des Marocains de Libye subissent l’arbitraire de militaires zélés, entre autres malheurs

La peur et l’inquiétude semblent être le quotidien des Marocains résidant en Libye. Notamment ceux de la ville de Koufra, une oasis du Sud-est située à quelques kilomètres de la frontière avec l’Egypte. La cause : une campagne officielle de contrôle des documents de séjour menée par les autorités militaires de la ville.

Des passeports échus
« Les militaires viennent chercher les gens dans leurs maisons pour vérifier s’ils sont en  situation administrative régulière et si  leurs documents de résidence sont valides. Le hic, c’est que beaucoup de Marocains sont en situation irrégulière puisque la majorité d’entre eux n’ont plus de passeports valides d’autant qu’il n’y a pas d’ambassade ou de consulats marocains sur le territoire libyen pour leur en délivrer de nouveaux. Plusieurs Marocains sont aujourd’hui au chômage faute de titres de voyage valides. En fait, certains employés ont refusé de renouveler les contrats de travail de leurs employés marocains puisque les documents administratifs de ces derniers ne sont plus valables», nous a indiqué Mohamed Jaghalaf, professeur universitaire et ancien coordinateur général de la Coordination de la communauté marocaine en Libye. Et de poursuivre : «S’il y a certains militaires qui se montrent compréhensifs, d’autres n’hésitent pas à arrêter et parquer dans les centres de détention toutes les personnes dont la date de validité des passeports est échue.  Pour éviter ces ennuis, la plupart des Marocains se font passer pour des Libyens, tentent de se comporter comme eux et parlent avec un accent libyen. Ceux qui n’y arrivent pas ont opté pour un retour vers le pays ». 

Un service consulaire 
aux abonnés absents
D’après notre source, les  services consulaires marocains ont fermé leurs portes dès 2014 et ont mis en place une cellule de crise composée de deux fonctionnaires au poste frontalier de Ras Ajdir, situé au Nord-ouest de la Libye. Cette cellule  ne fonctionne que les lundis, mardis et mercredis. Parfois, elle se met aux abonnés absents durant trois à quatre mois. « Aujourd’hui, renouveler un passeport marocain en Libye s’avère un vrai calvaire. Les MRE doivent se taper 1.500 à 2.000 km pour rejoindre la frontière avec la Tunisie et débourser plus de 1.500 DH par personne en frais de voyage. En fait, les fonctionnaires de ladite cellule de crise exigent la présence physique de chaque personne dont le nom est mentionné sur le document à estampiller. Pis, le nouveau consul du Maroc en Tunisie a annulé les procurations autorisées par son prédécesseur et, du coup, qu’on soit une personne âgée, malade ou en situation de handicap, on doit être présent sur les lieux et faire fi de nos engagements professionnels ou de la situation sécuritaire du pays », nous a précisé notre source. Et d’ajouter : « Ces MRE doivent également faire face à des dizaines de vrais ou faux barrages établis par certaines milices armées qui n’hésitent pas à les dépouiller de leurs biens ou à kidnapper certains d’entre eux pour demander des rançons. Il y a aujourd’hui des tentatives de dialogue avec les militaires pour calmer le jeu mais cela n’empêche pas les autorités marocaines de jouer leur rôle comme le font d’autres pays tels que le Soudan, la Jordanie, et la Turquie qui disposent de services consulaires sur place. Il est inconcevable qu’on se tape des milliers de kilomètres pour la simple légalisation d’un acte de mariage  ou d’un contrat de travail et que pour le faire on doit passer par l’ambassade du Maroc en Tunisie ».

Des laissés-pour-compte
Pourtant, l’ancien coordinateur général de la Coordination de la communauté marocaine en Libye reste sceptique quant à  une éventuelle intervention des autorités marocaines compétentes. Pour lui, les MRE de Libye ont le sentiment d’être livrés à eux-mêmes. « La communauté marocaine en Libye compte entre 50.000 et 70.000 personnes. Parmi elles des médecins, des ingénieurs, des universitaires et des cadres qualifiés... Mais tout ce beau monde souffre de beaucoup de problèmes et se trouve confronté à une situation lamentable sur tous les plans », nous a-t-il lancé. Et d’expliquer que « les médias maocains présentent souvent  la Libye comme un simple point de passage vers l’Europe. Ils se focalisent parfois  sur les tentatives de migration irrégulière de jeunes Marocains  alors qu’il s’agit d’un phénomène minime et ils évitent de parler du calvaire des MRE qui résident dans ce pays depuis 30 ans. Aujourd’hui, l’Etat a cessé d’octroyer des bourses aux étudiants marocains de Libye et personne n’en parle. Pis, ces mêmes étudiants subissent de plein fouet le renchérissement des frais de scolarité exigés par les établissements universitaires de ce pays». 
Selon notre source, les MRE qui souffraient déjà de la cherté des frais induits par le renouvellement des passeports se trouvent aujourd’hui confrontés à de nouvelles taxes relatives à la délivrance et au renouvellement des passeports des enfants mineurs. La cherté des billets d’avion est  également pointée du doigt, ajoute-t-elle en précisant que les tarifs ont été multipliés par dix faute d’alternative et de manque de vols directs entre la Libye et le Maroc.   
Le transfert des dépouilles des MRE vers la mère-patrie est également jugé comme très lent et fait l’objet d’un processus administratif qui s’étale sur plusieurs mois voire une année.  C’est le cas également pour le rapatriement des  MRE souffrant de maladies ou de troubles mentaux et des migrants en situation irrégulière  en détention administrative dans des conditions lamentables. On reproche également aux autorités marocaines  le manque de sérieux avec lequel elle traite la question du rapatriement des MRE en situation de handicap ou de ceux d’entre eux qui souffrent de maladies chroniques  ou qui sont dans un coma prolongé tout en n’étant pas accompagnés de leurs familles. 

En Libye ou au Maroc, 
le calvaire est le même
Le personnel des services consulaires a été également critiqué pour son manque d’empathie et de réactivité. Ce personnel est accusé de ne pas vouloir répondre aux appels des MRE ou de leur répondre d’une manière sèche et qui frise l’irrespect. Ceci d’autant plus qu’il n’y  pas de canaux de communication directs entre le consulat marocain en Tunisie et les MRE de Libye. « Nous avons le sentiment qu’on est des laissés-pour-compte. Même ceux qui sont rentrés au Maroc n’ont pas trouvé le salut. En fait, il n’y a pas de stratégie  d’intégration de ceux-ci dans le tissu économique et social. Particulièrement à l’endroit de ceux qui ont opté pour un retour définitif au pays après avoir perdu leurs biens et leurs emplois.  Ils ont du mal à s’intégrer et beaucoup d’entre eux ont préféré retourner en Libye », a conclu notre source.
 


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