Directeur du CCM, un poste politique avant tout

11/10/2021

Le dirigeant sortant ne laissera pas une trace indélébile dans les livres d’histoire de l’institution
Les mandatures des hommes qui se sont succédé à la tête du Centre cinématographique marocain (CCM) ne se valent pas toutes. Si certains directeurs ont pris leur rôle à cœur et œuvré corps et âme pour développer une industrie du cinéma encore à ses balbutiements, d’autres ne laisseront pas une trace indélébile dans les livres d’histoire de l’institution. Puis, il y a ceux qui ont fait plus de mal que de bien. Leur passage à la tête du CCM n’a fait qu'accentuer le gouffre qui sépare la bureaucratie du terrain. En cause, des décisions qui font rarement l’unanimité, créent toujours la polémique et l’ire des professionnels du cinéma dont Libé a recueilli plusieurs témoignages. Comme quoi, le changement n’a pas toujours que du bon.

Un mandat à rallonge

La nomination de Mustapha Timi, secrétaire général du ministère de la Communication, au poste de directeur par intérim du Centre cinématographique marocain à la place de Sarim Fassi-Fihri est le parfait exemple des maux qui rongent le CCM. En effet, le mandat exceptionnellement long de Sarim Fassi-Fihri a pris fin au bout d’un scénario désolant de série B. Une sorte d’hommage de très mauvais goût au 7ème art. Un départ dont les péripéties reflètent la triste réalité d’un secteur régi par des lois qui ne pèsent pas bien lourd face aux hommes qui doivent s’en porter garant.

Alors qu’il devait passer la main en octobre 2018, quatre ans après le début de son premier mandat, Sarim Fassi-Fihri, successeur en octobre 2014 du défunt Noureddine Saïl, s’est accroché à son poste comme un ormeau à son rocher, bien aidé par la pandémie et trois périodes de prorogation d’une année chacune, accordées par le ministère de la Culture. Mais sous la pression de la Chambre nationale des producteurs de films (CNPF) qui a déposé une plainte auprès du tribunal administratif de Rabat visant Sarim Fassi-Fihri, ce dernier a été écarté par le Conseil de gouvernement lors d’une réunion datée du jeudi 2 octobre, conformément aux dispositions de l’article 92 de la Constitution.

Comment pouvait-il en être autrement alors que le tribunal administratif de Rabat s’était rangé du côté de la CNPF en annulant l’énième prolongation du mandat de Sarim Fassi-Fihri dont la prise de pouvoir et les réformes entreprises n’ont pas été du goût de tout le monde “C’est peu de le dire”, confirme M.A, chef opérateur“. Par exemple, tout le monde fustige la décision du CCM d’imposer le renouvellement de la carte professionnelle annuellement alors qu'auparavant, sa durée de validité était de 5 ans. Idem pour les conditions d’obtention des autorisations de tournage qui ont été durcies plus que de raison”, regrette M.A, sans oublier de nuancer ses propos : “Il faut tout de même rappeler que le directeur du CCM n’est pas l’unique instigateur de ses réformes, le ministère de tutelle en est tout autant responsable”.

Abus de pouvoir

Certes, le Centre cinématographique marocain est placé sous la tutelle du ministère de la Culture au même titre que son équipe dirigeante. Mais défendre les intérêts des professionnels du secteur n'est-il pas l'un des rôles primordiaux du directeur et de son équipe ? Ce serait le cas dans un monde parfait. Mais le monde parfait n’existe pas. “Il est impossible pour un producteur de travailler sereinement quand il est pris à parti par le directeur du CCM qui n’hésite pas à abuser de son pouvoir pour cumuler les blocages. J’ai moi-même fait les frais d’un traitement abusif du directeur sortant qui n’a manqué aucune occasion pour me priver de toute activité. Sans parler de l’absence totale de soutien en cette période de pandémie, dénoncée par tous les cinéastes et les producteurs”, nous confie Lamia Chraibi.

La productrice (Mimosas, Jahiliya, Urgent…) s’est mobilisée en compagnie d’une soixantaine de producteurs et réalisateurs en avril dernier pour dénoncer les pratiques décrites comme “abusives” de l’ex-administration du CCM, appelant au soutien du ministère de la Culture. Une mobilisation qui n’a pas laissé insensible Nour-Eddine Lakhmari. Le réalisateur (Le Regard, Casa Negra, Zéro, BurnOut) ne gardera certainement pas un souvenir impérissable de la précédente équipe dirigeante “Abus de pouvoir, manipulation des lois, discours populistes pour justifier les incartades, sabotage des cinéastes et blocage des autorisations de tournage des producteurs, tel était le lot de la direction précédente. Alors que les cinéastes peinent à promouvoir et à distribuer leur film, le directeur partait en voyage VIP partout dans les festivals du monde, sans agir pour le développement du secteur du cinéma national”, s’est-il désolé.

Les dirigeants du CCM suscitent souvent la défiance

On dit souvent qu’il n'existe rien de constant si ce n'est le changement. Mais dans le cas du Centre cinématographique marocain, il y a à l’évidence une autre réalité immuable : La défiance d’une grande majorité des acteurs du secteur à l’égard du directeur sortant. L’histoire avait mal commencé. La nomination de celui qui a étudié la pharmacie puis la médecine dentaire était mal passée. Et le milieu du cinéma s'était à l'époque inquiété de voir s'imposer une logique fondée sur la rentabilité. Malheureusement, ce n’est pas la première fois que les dirigeants du CCM suscitent défiance, inquiétude et tension.

Et pour cause. “La désignation d’un nouveau directeur ne dépend plus de ses compétences et de ses connaissances du domaine, mais dépend avant tout de sa capacité à attirer les productions étrangères”, regrette M.A. “Soit à l’opposé de ses missions essentielles, à savoir développer le cinéma marocain et améliorer les conditions des employés du secteur”, conclut-il, inquiet de l’avenir d’une industrie à l’agonie bien avant la pandémie. “C’est pénible”, embraye C.C, considéré comme l’un des doyens des réalisateurs marocains “De tout temps, les directeurs du CCM ont d’abord œuvré pour satisfaire les producteurs étrangers. C’est une politique d'Etat. Une politique qui manque de stratégie. Par exemple, le CCM subventionne à coup de millions des productions étrangères qui n’en demandent pas tant pour les inciter à tourner au Maroc”, s’agace-t-il. “ C’est un non sens total. D’autant que pour les productions étrangères, ces aides sont insignifiantes. Elles ne sont utiles que pour les personnes qui les gèrent et les accordent“, ajoute M.A qui en oublie les emplois créés au Maroc par ces mêmes productions étrangères, mais n’omet pas à contrario de dire qu’au fond “le cinéma marocain est instrumentalisé politiquement par le ministère de la Culture. Et le CCM comme son directeur ne sont ni plus ni moins que ses bras armés".

Pour bon nombre de professionnels du secteur, cette doctrine empêche les personnes compétentes aux profils qui collent parfaitement à la fonction de prendre les rênes du CCM. Le processus de désignation n’y est pas totalement étranger. Il y a quelques années, “directeur du CCM” était une haute fonction nommée par dahir Royal. Mais ça, c’était avant. Désormais, c’est le ministère de la Culture qui le désigne via un appel à candidatures, en se basant selon toute vraisemblance sur des critères plus politiques que méritoires.

Quel est le profil idéal d’un directeur du CCM ?

Dès lors, une question s’impose : quel est le profil idéal d’un directeur du CCM ? “Il doit bien entendu être un bon gestionnaire mais surtout un fin connaisseur du cinéma et des arcanes de son industrie. Il doit également l’aimer et avoir du respect pour ceux qu’il est censé représenter et accompagner. Il doit aussi savoir anticiper et surtout trouver les outils pour faire briller la vitrine culturelle qualitativement”, décrit Lamia Chraibi. Nour-Eddine Lakhmari ne dit pas autre chose. Il souhaiterait également une femme ou un homme qui aime le cinéma en général, et le cinéma marocain en particulier à la tête du CCM. “Une direction avec une vraie vision pour le futur de notre cinéma national, un cinéma capable de jouer son rôle légitime d’ambassadeur dans le monde. Avec un vrai projet cinématographique ambitieux digne d'un pays qui s'est tourné vers la modernité et qui ambitionne de s'inscrire dans le développement mondial.”

Courte focale et zoom out pour une vue en grand angle. Tel est le point de vue choisi par C.C pour exprimer toute sa lassitude. “On a vraiment perdu espoir dans la capacité d’un nouveau directeur à améliorer les problématiques essentielles, et notamment faire des métiers cinématographiques des métiers respectés et considérés à l’instar des professionnels de la santé. Donc, en somme, je n’ai vraiment aucun espoir en une évolution positive à court ou moyen terme”. Faut-il baisser les bras pour autant ? On en doute.

Repartir sur de nouvelles bases

La résignation n’a jamais été une solution. Surtout que les résolutions ne manquent pas pour faire du CCM une place forte, une locomotive à même d'emmener dans son sillage les professionnels du cinéma. “Il faut une consultation et un état des lieux constructif du cinéma au Maroc avec de vraies propositions dans l'idée d'une véritable refonte du CCM. Une institution qui date d’une autre ère et qui n'a pas beaucoup évolué depuis. J'ai l'impression qu'elle n'évoluera pas sans être quelque part dissoute pour repartir sur de nouvelles bases. Des bases modernes et axées sur l'avenir“, espère Lamia Chraibi qui s’inquiète car pour le moment, “le directeur du CCM a trop de pouvoir et les producteurs sont réduits à des aides du CCM. A la fin de la journée, vous vous sentez comme un employé dans un bureau de poste”.

On ne peut nier qu’entre les failles des mécanismes de soutien au cinéma national, les conditions drastiques imposées aux jeunes cinéastes pour l'obtention des cartes professionnelles ou encore la fausse lutte contre le piratage, les écueils sont légion. Il y a du travail sur la planche. Cela sonne comme une évidence. Mais avant tout, il est temps de régler une bonne fois pour toutes les multiples manquements contractuels. Un fléau de l’industrie du cinéma marocaine. “Il y a énormément de violations de contrats, et le suivi n’est pas au rendez-vous. Certes des fois l’équipe technique est contrôlée. Ce qui n’est pas le cas de l’équipe artistique”, nous confie un intermittent du spectacle, tandis qu’un second nous avoue qu’en dix ans de carrière “je n’ai jamais eu l’honneur d’une visite des inspecteurs du CCM”.

Bref, censé impulser des réformes profondes et des métamorphoses à même de développer un secteur et des professionnels en mal de reconnaissance, le CCM et ses dirigeants n’ont que trop rarement rempli leurs missions. Et tout porte à croire que ce n’est pas près de changer. Du moins, pour l’instant. La désignation dans trois mois d’un nouveau directeur donnera le ton et sera révélatrice du chemin qu’empruntera le CCM. Vertueux ou vicieux, l’avenir nous le dira.

En attendant, pour l’Institut français du Maroc, il est plus que jamais temps de renforcer les liens qui unissent les deux institutions. “Les échanges entre le Maroc et la France en matière de création, de production ou de diffusion cinématographique sont extrêmement denses comme en témoignent par exemple les sorties prochaines en salle de plusieurs coproductions franco-marocaines. C’est pourquoi l’Institut français du Maroc reste très attaché à la poursuite des coopérations engagées entre le CCM et les institutions françaises de l’audiovisuel”, a souligné Ina Pouant, directrice générale adjointe à l’IFM, dans une manière d'impulser un élan positif en vue de la prochaine mandature. 
 


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