Libération
Circulez, y a rien à voir : Le tableau est si noir

La jeunesse marocaine se débat encore et toujours dans la même mélasse de la pauvreté et du chômage entre autres

11/08/2018 Hassan Bentaleb

Décrochages et déperdition scolaire, mauvaise orientation scolaire,  disparités dans l’accès aux soins de base et à des soins de santé de qualité, addiction aux drogues, tabagisme, suicide, inadéquation entre les formations proposées par le système d’éducation et de formation et les besoins du marché du travail, chômage, emploi informel, précaire, mal rémunéré et sans avantages sociaux, faible participation dans la vie sociale et civique, pauvreté, repli sur la religion…. Tel est le tableau que brosse le dernier rapport du Conseil économique, social et environnemental sur la situation de la jeunesse au Maroc.  
Intitulé « Une nouvelle Initiative nationale intégrée pour la jeunesse marocaine », ce document précise, néanmoins, que les maux dont souffre la jeunesse ne touchent pas tous les jeunes de la même façon. « En effet, les inégalités relatives au genre et au milieu de résidence (rural, urbain et périurbain) continuent de constituer des problématiques majeures… Le chômage des jeunes touche aussi et surtout les femmes, un écart qui s'explique en partie par la tendance des parents à favoriser l’éducation des garçons au détriment de celle des filles. De plus, les discriminations « genre » en termes de salaires restent importantes. Ce constat relève également des défaillances en termes de gouvernance et la persistance des normes sociales traditionnelles, qui continuent de contrarier l’intégration économique des femmes marocaines », précise le rapport. Et d’affirmer que : «  L’accès difficile à l’emploi, l’emploi informel, les conditions de travail précaires, la faible participation dans la vie sociale et civique, et la pauvreté, entre autres, affectent davantage les jeunes de faible niveau d’instruction, les jeunes dans le milieu rural, ainsi que les jeunes filles, qui souffrent en plus d’entraves à la jouissance de leurs droits fondamentaux (mariages précoces, petites bonnes…) ».
Mais qu’en est-il des politiques publiques destinées à promouvoir l’intégration et l’épanouissement des jeunes ? Les rédacteurs dudit document ne vont pas par quatre chemins: si notre pays dispose d’une politique de développement axée sur une vision sectorielle et accompagnée d’une volonté de promouvoir la jeunesse nationale, il n’en demeure pas moins que cette politique a atteint ses limites. En fait, le rapport  indique que malgré les avancées et résultats significatifs réalisés, il convient de noter que l’exécution de ces stratégies sectorielles qui intégrent pour la plupart d’entre elles la dimension « jeunesse », demeure dispersée et continue à se heurter à des difficultés liées au manque de cohérence et de synergie, ce qui met hors d’atteinte les objectifs fixés.
Le document du CESE révèle également qu’il n’existe pas, jusqu’à présent, de cadre stratégique commun pour les politiques dédiées à cette frange de la population et les efforts publics concédés restent confrontés à des défis importants en termes de cohésion et d’efficacité, en l’absence d’une vision globale à même de guider les politiques publiques et d’orienter l’intervention et les efforts des acteurs concernés.
L’absence d’un tel cadre intégré définissant les raisons, les modalités et les finalités d’une telle politique constitue, selon ledit rapport, un frein majeur à la responsabilisation sociale et économique de la jeune génération. « Ayant le sentiment d’être exclus des phases d’élaboration et de mise en œuvre des politiques publiques qui leur sont dédiées, celles-ci n’ont guère de probabilité de refléter les préoccupations et besoins spécifiques des jeunes. En retour, ces derniers qui attendent légitimement de bénéficier des conditions leur permettant à tous – pauvres, riches, femmes et hommes, urbains et ruraux – d’exprimer leurs idées et attentes, ont de moins en moins confiance en l’avenir ; ce qui se traduit par une faible implication dans les mécanismes de participation traditionnels, inaptes selon eux à changer les choses », note le CESE. Et de conclure : « Quels que soient l’intérêt public porté et les inflexions qu’a connues la question de la jeunesse dans la politique publique ces dernières années, elle demeure sectorielle, non intégrée et déconnectée par rapport aux préoccupations essentielles de la jeunesse. En effet, les programmes pour les jeunes au niveau sectoriel, à enjeux transversaux, sont faiblement institutionnalisés et peu coordonnés entre les différents départements ministériels, qui suivent leurs propres mandats et agissent au sein de leurs propres structures opérationnelles ».

Jeunes et engagements citoyen, politique et associatif
Les jeunes Marocains ne participent pratiquement pas à la vie civique, et consacrent la plupart de leur temps à des activités personnelles ou en groupe. Leur quasi absence des formes traditionnelles de participation politique, matérialisée par un très faible taux d’adhésion aux syndicats et aux partis politiques, traduit une véritable crise de confiance entre les jeunes et les institutions politiques (1% des jeunes adhèrent à un parti politique ou à un syndicat).  
Il importe aujourd’hui de changer la façon de considérer la participation des jeunes à la vie publique, les institutions dites conventionnelles ne constituant plus l’unique forme de participation citoyenne. Les grands mouvements populaires de contestation n’ont pas entraîné d’implication   plus forte dans ces mécanismes de participation, faute notamment d’efforts déployés pour les rendre accessibles, attractifs et pertinents par rapport aux préoccupations des jeunes, nécessitant ainsi de proposer une lecture nouvelle de ces évènements.   
Enfin, s’agissant de l’implication des jeunes dans la vie associative, conscients de l’empreinte de l’action civique dans le développement socioéconomique du pays, ils sont de plus en plus nombreux à rejoindre le cercle associatif, déçus par l’action politique directe qui n’offre que très peu de perspectives pour initier un véritable changement.   
Le manque d’espace laissé aux jeunes pour faire entendre leur voix et peser sur les décisions politiques est encore plus préoccupant pour les femmes, les jeunes issus du monde rural et ceux des milieux socio-économiques défavorisés.
Mais à rebours d’une idée répandue, selon laquelle les jeunes ne s’intéresseraient pas à la politique, le développement d’une culture de dialogue et de débat, notamment avec les corps intermédiaires (partis politiques, syndicats, associations …) encouragerait la participation des jeunes à la décision publique, à travers la mise en place de plates-formes de dialogue civil et social, au niveau national, ainsi que de plates-formes locales de démocratie participative.  
 Favoriser la participation de tous les jeunes dans la vie de la société implique de faciliter la constitution et le fonctionnement des institutions qui les représentent (associations de la société civile – neutralité, appui et financements), en plus de favoriser l'implication de ces institutions aux différentes étapes de construction des projets de société et au moment de leur évaluation.   
Une offre politique renouvelée, crédibilisée et portée par une communication adéquate permettrait de nouvelles formes d’engagement des jeunes, appuyée par l’amélioration de la représentativité de la société dans les institutions élues, notamment la représentation des jeunes, et l’incitation de ces institutions à s’approprier les grands débats de société relatifs aux thématiques qui touchent la jeunesse renforçant ainsi les liens entre les élus et la population dans la durée.  
Source : CESE


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