Akhannouch omet que l’Etat, premier employeur, est également garant du droit de travail

Etranges injonctions du chef du gouvernement : Patrons créez des emplois et payez vos impôts ! Salariés, pas de grève !

14/10/2021

« Les hommes d’affaires marocains ont désormais deux missions à accomplir : aider le gouvernement à créer un million de postes de travail d’une part et, d’autre part,  payer les impôts pour financer les chantiers sociaux ». C’est ce qui ressort de l’intervention du chef du gouvernement à la Chambre des conseillers mercredi.

Selon ce dernier, il faut que les investisseurs assument leur responsabilité dans la création des postes d’emploi et dans le renflouement des caisses de l’Etat par le bais des impôts. Ces investisseurs doivent tenir le rang et éviter toute évasion fiscale ou stratagème destinés à échapper au fisc. « Le pays a besoin aujourd’hui d’investisseurs aptes à nous aider à résoudre le problème de l’emploi », a-t-il martelé avant d’ajouter: « Nous avons besoin d’hommes d’affaires  qui retroussent leurs manches. Nos concitoyens attendent beaucoup de ces derniers, non pas pour gagner de l’argent mais plutôt pour leur garantir un emploi ».

Les centrales syndicales sont appelées également à l’ordre puisqu’Akhannouch a demandé à ces formations d’arrêter toute protestation ou grève. « Notre projet est social et nous demandons votre aide pour réussir ce chantier. C’est le  temps du travail et non pas celui des débrayages ».

Pour Hicham Attouch, professeur d’économie à l’Université Mohammed V-Rabat, s’adresser au patronat ainsi qu’aux syndicats est une action louable de la part du chef du gouvernement vu que ces deux acteurs sont considérés comme deux piliers de l’économie marocaine. Cela démontre, selon lui, une certaine prise en considération de la représentativité de ces deux corps. Pourtant, il estime que cette interpellation du chef du gouvernement manque de tact et de manière. « En effet, la discussion avec le patronat et les formations syndicales doit se faire autour d’une table et avec la présence effective des concernés. S’adresser à ces deux corps en leur absence est un dialogue des sourds-muets», a-t-il précisé.

Pour notre interlocuteur, l’emploi au Maroc est une question épineuse qui exige une vraie politique claire qui fixe les caractéristiques des postes, les secteurs cibles et les droits et les obligations. Et cela nécessite l’implication de plusieurs acteurs pour débattre des grandes questions et orientations. Selon lui, le  patronat n’a pas la baguette magique pour résoudre un problème structurel. D’autant plus que l’implication du secteur privé dans la création de l’emploi n’est pas une nouvelle recette puisqu’elle a été expérimentée  dans les années 80 après  la mise en place du Plan d’ajustement structurel et qui s’est soldé par un échec. «En effet, la création d’emploi a été du ressort de l’Etat et grâce à son appui. En d’autres termes, c’est l’Etat qui crée de l’emploi directement ou indirectement avec ses subventions, ses programmes ou ses stratégies et ce n’est pas l’économie.

Quant au secteur privé, il a démontré depuis longtemps son incapacité à absorber le chômage. La croissance de l’économie marocaine a été également incapable de créer de l’emploi en nombre suffisant», nous a-t-il précisé. Et de poursuivre : « D’autant plus que la création d’emploi n’est pas mécanique. Mettre en place des investissements ou des subventions ne débouchera pas automatiquement sur la création de nouveaux postes. Ce n’est pas évident notamment dans un contexte actuel marqué par la digitalisation et la crise liée à la pandémie du Covid-19 ».

Compter sur les impôts pour dynamiser le marché du travail n’est pas également du goût de notre source. Selon elle, emploi et impôt sont deux objectifs contradictoires. Ils vont toujours dans une direction opposée. « Un taux d'imposition très élevé  décourage le travail et à l'épargne », a-t-il noté tout en précisant que le discours du chef du gouvernement renferme des accusations latentes à l’égard des investisseurs et hommes d’affaires et c’est anti-économique.

A ce propos,  notre source s’interroge sur le sort  de la loi-cadre sur la fiscalité qui a été adoptée dernièrement lors d’un Conseil des ministres. Un projet qui a, cependant, pour objet d’instaurer un système fiscal respectant les droits fondamentaux du contribuable, apte à défendre ce dernier contre les abus et garantissant des droits de recours en cas de litige.

Il sera également au service de l’économie nationale (compétitivité, innovation, création d’emploi) afin de garantir un meilleur financement des politiques publiques. Mieux, ce projet est censé mettre en place un système à fort dimension sociale renforçant la solidarité, surtout pour le financement des filets sociaux de la protection sociale (couverture médicale, allocations familiales, réduction des inégalités sociales). « Qu’en est-il également des recommandations des Assises de la fiscalité  qui ont mis l’accent sur l’instauration d’un impôt juste et équitable ? En effet, la fiscalité a une fonction économique et sociale et elle ne peut être limitée dans sa seule fonction budgétaire », a-t-elle souligné.

S’agissant des syndicats, Hicham Attouch estime qu’Akhannouch est en train de demander aux syndicalistes d’abandonner l’un de leurs droits les plus élémentaires, à savoir le droit à la grève reconnu, pourtant, par la Constitution. « La grève n’est pas un luxe, mais il s’agit bien d’une expression de désarroi des salarié vis-à-vis d’une situation jugée injuste. Et les syndicats ne décident pas de la tenue des grèves puisqu’ils ne  sont que des cadres d’organisation par le bais desquels s’expriment les salariés », a-t-il affirmé. Et d’ajouter : « On se demande comment ces salariés pourront exprimer leur ras-le-bol face aux violations du Code du travail et aux droits bafoués si leur droit à la grève a été saisi».

Pour Hicham Attouch, la position du chef du gouvernement suscite tant de questions sur sa vision du dialogue social. « Akhannouch a l’air d’oublier que le dialogue social est tripartite et que l’Etat joue à la fois le rôle de premier employeur et celui de garant du droit au travail. A noter que le grand taux des débrayages est enregistré dans le secteur public », a-t-il conclu.

Hassan Bentaleb


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