Libération

A la merci du volcan, un village capverdien renaît une fois de plus de ses cendres

13/06/2019

Plus de quatre ans après l'éruption, le carrelage est encore chaud. "On a construit trop vite sur la lave qui n'avait pas refroidi : les premiers mois, le sol des chambres était si brûlant qu'on ne pouvait y marcher pieds nus", dit Marisa Lopes, l'hôtelière.
Lorsque le Pico do Fogo, dans l'archipel du Cap-Vert, s'est réveillé le 23 novembre 2014, la jeune femme qui venait d'ouvrir sa seconde pension a vu, impuissante, la lave engloutir la "Casa Marisa".
Trois mois plus tard, elle reconstruisait un nouvel hôtel, à l'ombre familière et menaçante du volcan, refusant d'abandonner sa vallée du Cha das Caldeiras - comme la plupart des habitants - et son rêve hôtelier.
"Maintenant, j'ai conscience de mes forces et de mes capacités. Le volcan m'a pris une maison, mais il m'en redonne une autre. Sans lui, il n'y aurait pas de tourisme", souligne la trentenaire.
Le volcan est le gagne-pain principal des habitants du Cha das Caldeiras, grâce aux revenus touristiques qu'il génère. Sur 500 habitants, la vallée compte 30 guides, et une quinzaine de pensions, restaurants et hôtels.
Les mois qui ont suivi l'éruption de 2014 ont été difficiles. Tout faisait défaut : la route était coupée, l'eau a manqué, l'électricité n'est revenue qu'après de longues semaines.
L'établissement de Marisa Lopes se trouve dans la zone la plus sinistrée de la vallée, un désert minéral et désolé où le temps semble vitrifié et où l'on n'entend pas un bruit.
Sur les flancs du volcan, les habitants ont vu les coulées de lave consumer les cultures et recouvrir d'un linceul rougeoyant les rues et les maisons.
Joao, jeune guide de montagne, a été marqué par le courage de l'armée cap-verdienne accourue de Praia, la capitale, qui a aidé les populations locales à évacuer la vallée.
"Ils ont frappé à la porte de chaque maison alors que la lave était à 500 mètres, pour s'assurer que personne n'était à l'intérieur", se souvient le jeune homme aux yeux verts. Seules quelques chèvres, piégées dans leurs étables, ont péri calcinées.
"Et puis ils ont sauvé toutes les bouteilles de la coopérative viticole", précise Joao. Sur les flancs du volcan, des pieds de vigne enracinés dans la terre noire donnent un vin tannique, si puissant qu'il est interdit à l'exportation.
"C'était très beau à voir, ces rivières de lave qui descendaient du volcan. Mais quand ça arrive chez toi...". Un silence. Joao a perdu dans l'éruption sa maison et tous ses biens.
Le gouvernement a organisé la distribution d'une aide alimentaire dans les six mois qui ont suivi, mais sa position est claire: dissuader les habitants de revenir.
Ceux qui veulent rester là à tout prix ont dû reconstruire, seuls, les routes et acheminer les matières premières nécessaires.
Dans sa course, la lave a parfois épargné des toits, qui surnagent d'un océan figé de cendres volcaniques.
Zénita Montrond, jeune mère de famille, est revenue quatre mois après l'éruption, pour trouver la maison dans laquelle elle avait grandi ensevelie. "Au départ, c'était difficile. Mais on s'entraidait. Il a fallu un an pour tout déblayer avec un marteau, centimètre par centimètre".
Sa cuisine est désormais habitée par un imposant bloc de lave, qui déborde toujours sur le plan de travail, entre deux bibelots de porcelaine. "On pourrait le déblayer, mais on ne le fera jamais", explique la jeune femme, "c'est un témoin de notre histoire".
Zénita Montrond porte aussi l'histoire de Fogo dans son ascendance: elle a hérité son nom de famille d'un comte français, Armand de Montrond, arrivé au XIXe siècle pour une escale sur la route du Brésil. Une escale qui durera 30 ans. Coureur de jupons, le comte est mort à Fogo en laissant une descendance de plusieurs dizaines d'enfants.
La catastrophe de 2014 reste partie intégrante de la vie des habitants, mais "la résilience des populations du Cha est extraordinaire", constate Jorge Nogueira, le président du conseil municipal de Sao Filipe, capitale de l'île. "Dès qu'ils l'ont pu, ils sont revenus - dans de très mauvaises conditions sanitaires, mais qu'importe : la seule chose qui comptait, c'était d'être chez eux".
Les habitants se rassurent en soulignant que le volcan n'entre en éruption que tous les 30 à 40 ans. Et le cas échéant, "on ne sait jamais de quel côté la lave va couler", soulignent certains, pour minimiser le danger.
A 99 ans, Margarita Lopes Dos Santos, la doyenne du Cha, a déménagé trois fois, à chacune des trois dernières éruptions.
"Je me souviens de la première comme si c'était hier", dit cette grand-mère au rayonnant sourire édenté. C'était le 12 juin 1951 et Margarita venait d'accoucher de son premier enfant.
"C'était beaucoup plus violent" que celle de 2014, "des pierres tombaient du ciel. Il y avait des tornades de cendres et de fumée", raconte-t-elle.
Dans le sol devant sa nouvelle maison, Margarita a planté des fleurs, pour faire comme avant. Entre mica et béton, des bégonias écarlates, seule touche de couleur dans ce paysage tout de gris et de noir.


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