Libération

A Londres, la science au service de la lutte contre l'exploitation forestière illégale

14/03/2019

Dans un vieux laboratoire des jardins botaniques royaux de Kew, dans l'ouest de l'agglomération londonienne, des scientifiques travaillent d'arrache-pied à un projet visant à lutter contre l'exploitation forestière illégale, grâce à une identification précise de l'origine du bois.
Selon Interpol, entre 15 et 30% du bois vendu dans le monde provient d'arbres abattus illégalement, pour une valeur en 2017 estimée entre 51 et 152 milliards de dollars (entre 45 et 134 milliards d'euros).
Une grande partie des activités d'importation et d'exportation a lieu sur la base de documents attestant l'origine du bois. Mais leur authenticité est parfois mise en doute.
Les experts du projet britannique espèrent que celui-ci permettra aux douanes de disposer de données scientifiques fiables permettant de déterminer rapidement si l'essence et l'origine du bois sont bien celles affichées.
Dans le "Laboratoire d'anatomie du bois" à Kew, des béchers bouillonnent sur une plaque chauffante. Des guitares suspectes envoyées par les douanes reposent en haut d'étagères remplies de vieilles revues abîmées et de livres de référence écrits dans diverses langues.
A côté des microscopes Leica et Nikon, se trouve également un morceau d'ébène du Mozambique datant de 1860, provenant de l'expédition sur le Zambèze menée par l'explorateur britannique David Livingstone.
Le laboratoire de Kew possède l'une des plus grandes collections d'échantillons de bois au monde, avec quelque 100.000 lamelles de microscope contenant des échantillons, triées en latin par famille, genre et espèce. Chaque échantillon contient trois coupes différentes du bois (transversale, tangentielle et radiale).
Peter Gasson, responsable de la recherche sur le bois à Kew, a commencé à travailler dans ce laboratoire en 1977 alors qu'il était étudiant.
"Nous essayons de constituer et de pérenniser la collection de référence d'échantillons de tous les bois vendus et utilisés dans le monde", a-t-il déclaré à l'AFP. "Nous voulons (constituer) une bibliothèque complète - et cela prendra beaucoup de temps".  Dans le cadre du projet de lutte contre l'exploitation forestière illégale, les scientifiques du laboratoire de Kew se concentreront sur l'identification des essences de bois. Leurs collègues du Yorkshire (nord de l'Angleterre), eux, analyseront les isotopes stables pour déterminer la composition chimique du bois et sa structure reflétant les précipitations locales et les vents dominants, afin de déterminer où l'arbre a poussé.
Ils travaillent en partenariat avec le Forest Stewardship Council, une organisation qui établit des normes internationales de bonne gestion forestière et qui a certifié 200 millions d'hectares de forêts dans le monde, contenant environ 2.000 espèces d'arbres.
Cette organisation basée en Allemagne compte désormais collecter des échantillons géoréférencés pour constituer une base de données.
"Nous avons la science", relève Michael Marus, responsable de l'information et directeur des technologies de l'information du FSC: grâce à l'analyse de l'empreinte digitale isotopique d'un échantillon de bois, la provenance de celui-ci peut théoriquement être établie à 10 km près, affirme-t-il.
Maintenant "ce qu'il nous faut, ce sont des échantillons de référence provenant de forêts contenant des données de localisation", souligne-t-il, pour pouvoir effectuer les comparaisons et recoupements.
A terme, les scientifiques britanniques et le FSC espèrent ainsi disposer d'un outil majeur pour déterminer rapidement l'origine légale ou non d'un échantillon de bois.
Le recours à un tel outil pourrait contribuer à sauver des forêts essentielles dans la lutte contre le changement climatique et la préservation de la biodiversité, estime M. Marus.
"L'abattage illégal est l'un des plus grands problèmes liés aux forêts. Comprendre comment fonctionne la chaîne d'approvisionnement nous aidera à identifier qui est impliqué et ce qui se passe", a-t-il dit à l'AFP.
Peter Gasson cite le cas de contreplaqués exportés de Chine, fabriqués avec des couches de différents bois importés d'autres pays. Grâce aux techniques développées à Kew et dans le Yorkshire, "il devrait être possible de dire: +Vous prétendez que ce bois provient des Iles Salomon alors qu'il provient de Papouasie-Nouvelle-Guinée+".
"J'espère que cela contribuera réellement à réduire l'exploitation forestière illégale", dit M. Gasson. "Les gens hésiteront avant de se lancer là-dedans s'ils pensent qu'ils vont se faire attraper."


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